5 leçons, Photographie de rue Genaro Bardy 5 leçons, Photographie de rue Genaro Bardy

5 conseils en photographie de rue - Masters of Street Photography

La photographie de rue s’apprend d’abord par la pratique. Et si vous voulez avancer dans cette pratique, il me semble plus pertinent d’apprendre la symbolique, la théorie des couleurs ou à développer un essai, plutôt que des pures techniques qui sont vite apprises. Le livre Masters of Street Photography dont il s’agit ici présente les différents photographes selon le style de photos qu’ils adoptent : au flash, contrasté, noir et blanc… à la fin de chaque chapitre, les élément techniques de chaque photo sont inscrits. Je ne vois pas bien en quoi apprendre qu’une photo a été prise au 1/100ème de seconde plutôt qu’au 1/250ème de seconde est utile à quoi que ce soit.

Mais les chapitres sont également accompagnées d’interviews qui permettent au photographe d’expliquer mieux sa pratique. J’ai choisi ici 5 photographes et 5 conseils issus de leurs interviews respectives. Vous pouvez vous procurer le livre Masters of Street Photography en cliquant ici.

Soyez en empathie avec vos sujets - Melissa Breyer

Qu'est-ce qui vous a poussé à incarner des serveuses dans votre série The Watchwomen ?
Est-il important d'être en empathie avec vos sujets ?

« Il y a plusieurs vies, j’ai quitté la Californie et je suis tombé à New York, décrochant un emploi dans un petit restaurant de West Village. Je servaid aux gens des assiettes, leur versais du vin et m’occupais des tâches de service ; et dans les moments calmes entre les deux, j’ai permis à mon esprit de vagabonder. Mes rêveries allaient de peintures que je voulais faire à des conversations imaginées. Les rêveries étaient une merveilleuse façon de remplir les espaces creux pendant mes heures de travail. Maintenant, des années plus tard, chaque fois que je vois des femmes travailler dans des restaurants perdues dans leurs pensées, cela me rappelle ces rêveries. Je me demande, à quoi pensent-elles ? Quelles sont leurs histoires ? Mon imagination commence à créer des récits. Ces femmes sont bien plus que leur travail et je vois leur grâce et leur dignité même dans le plus petit des gestes. J’aime l’idée de figer le cadre - pour faire taire le cliquetis des assiettes et arrêter le dressage d’une table - pour les arracher à leur rôle de serveuses pendant une fraction de seconde et les présenter comme des acteurs dans des scénarios différents.

Pour moi, c’est l’empathie qui donne de l’intérêt aux photos - si nous sympathisons avec nos sujets, nous pouvons les montrer dans un contexte qui me semble juste et nous pouvons montrer leur dignité. Nous leur devons cela puisqu’ils nous servent de modèles à leur insu. D’une certaine manière, les photographes de rue sont des voleurs, avec des instants et des portraits de passants volés. La seule façon de se sentir bien à ce sujet est de s’assurer que nous le faisons avec intégrité - et il semble que l’empathie contribue à garantir cela. Je pense qu’il est assez facile de dire quand un photographe de rue manque d’empathie et que ses photographies semblent superficielles, ou même irrespectueuses. Les photos en disent plus sur le photographe que sur le sujet, et je ne veux jamais que mes photos soient comme ça. »
— Melissa Breyer

Photos Melissa Breyer

Cherchez des scènes originales - Sally Davies

Selon vous, quels sont les éléments clés qui font qu'une photographie de rue "fonctionne" ?

« J’essaie d’éviter les visuels trop utilisés. Il y a trop de photos de parapluies et de personnes passant devant des panneaux d’affichage. Moi aussi, j’ai été coupable de ça, mais on progresse au fur et à mesure. Les temps changent et nous devons changer aussi. Être juge dans quelques concours de photographie m’a montré ce qu’il ne fallait pas faire. Aussi étonnant que puisse être un coup de parapluie, ou une personne avec une longue ombre sur une allée pavée, il y en a trop dans le monde. Et oui, c’est la question que je me pose à chaque fois que j’appuie sur le déclencheur : « Le monde a-t-il besoin de cette photo ? » Parfois, la réponse est non, ce qui me pousse à regarder encore plus attentivement. »
— Sally Davies

Photos Sally Davies

La forme est au service du contenu - Dimitri Mellos

Beaucoup de vos photographies utilisent un fort contraste - quels défis cela crée-t-il et comment les surmontez-vous ?

« Plutôt que de considérer cela comme un défi, j’en suis venu à l’apprécier comme une opportunité. Le fait que sur une photographie vous ne puissiez pas exposer correctement toutes les zones d’une telle scène atteste de la grossièreté de notre équipement photographique par rapport à nos yeux : nos yeux peuvent voir des dégradés et des détails sur toute la surface, mais avec un appareil photo, vous devez soit exposer pour les zones claires ou pour les ombres. Au début, j’ai pensé à cela comme une limitation et un défaut, mais ensuite j’ai reconnu les possibilités esthétiques que cela ouvre. Il y a quelque chose d’émouvant et d’inquiétant dans une image où des visages semblent émerger d’un vide noir, par exemple. En général, je pense qu’il est libérateur de travailler dans les limites d’un support spécifique et de les plier à des fins créatives plutôt que d’essayer de les contourner. Bien sûr, il existe également des risques et des défis inhérents à l’utilisation d’un dispositif formel prononcé comme celui-ci. Plus que tout, il faut toujours se méfier du danger de dériver vers un maniérisme vide de sens ; la forme doit suivre le contenu. »
— Dimitri Mellos

Photos Dimitri Mellos

Aimez l’expérience autant que les photos - Ed Peters

Qu'est-ce qui vous attire dans les images complexes ?

« Déjà, le monde est un endroit complexe. Comme la plupart des gens, j’essaie de lui donner un sens du mieux que je peux, donc je suppose qu’à un certain niveau, vous pouvez interpréter mon travail comme une tentative métaphorique de poser des questions sur les situations confuses dans lesquelles nous nous trouvons tous. À un autre niveau, cependant , je pense que mes photos peuvent être appréciées sur des termes plus formels. Pour moi, l’arrangement du sujet d’une image, dans une composition élégante, offre ses transmet ses propres messages. Bien que la photographie de rue puisse parfois être frustrante, il y a aussi l’expérience joyeuse à attendre lorsque tout se passe bien. Je soupçonne la plupart des photographes de rue d’aimer le processus de création presque autant que les résultats finis. Le fait est que j’aime marteler le trottoir en prévision de ma prochaine bonne photo et je suis excité quand je la trouve. »
— Ed Peters

Photos Ed Peters

Ne demandez pas la permission - Marina Sersale

La photographie de rue peut être intrusive - avez-vous déjà eu l'impression d'envahir la vie privée d'une personne, et cela vous importe-t-il ?

« Je suis d’accord que ça peut être intrusif, et c’est définitivement quelque chose qui compte pour moi, mais en même temps je trouve ce qui se passe dans la rue très intéressant et très inspirant. Je me rends compte que lorsque je photographie des gens dans la rue, je le fais sans leur permission et la plupart du temps sans même qu’ils le sachent. Certaines personnes peuvent penser que ce n’est pas bien, mais pour moi, la limite est de ne pas de photographier des personnes en détresse - je ne suis pas photojournaliste et je ne suis pas payé pour le faire. À part ça, je ne vois pas pourquoi je ne photographierais pas les gens dans la rue. »
— Marina Sersale

Photos Marina Sersale

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Inspiration Genaro Bardy Inspiration Genaro Bardy

L’esprit du lieu

Salvador, Bahia - Jan. 2022 - Photo Genaro Bardy

À nouveau, je passe le plus clair de mon temps à la maison. La faute à Omicron et à mes ambitions. Si je veux les satisfaire, je dois passer ce temps à développer mes activités derrière un ordinateur. Cela me donne le temps de passer au moins 2 heures par jour à simplement jouer avec mes enfants avant qu’ils n’aillent à l’école, car un jour il faudra bien nous séparer. Mais cette situation m’empêche aussi de simplement sortir et “aller voir”, de prendre un quartier au hasard à Salvador et d’aller y poser un regard.

Pendant presque 18 mois, je me donnais toujours un objectif dans mes sorties en photographie de rue, parce que j’avais décidé d’écrire un livre pour lequel j’ai su assez vite que je voudrais parler de mon rapport à ce lieu où notre famille s’est rencontrée et construite : Salvador. Aujourd’hui, je n’ai plus cette contrainte, car le livre est écrit et publié. Pourtant, je continue à sortir et explorer autant que je peux, pour aller chercher des photos, mais surtout pour me plonger dans l’esprit du lieu.

Qu’est-ce qui nous rattache à un endroit ? Qu’est-ce qui caractérise l’émotion que nous ressentons quand nous redécouvrons un lieu que nous aimons ? Cette question est fascinante parce qu’elle est double. Cela dépend toujours du lieu lui même, comment il s’est construit, ce qui le compose, le climat qui l’entoure et le peuple qui l’habite. Et puis, cela dépend avant tout du regard que l’on veut bien poser dessus. L’émotion que je ressens devant un lieu dépend d’abord de moi, le regard que je pose est en réalité un voyage intérieur.

Dans mes explorations, j’ai découvert que ce qui nous rattache à un lieu dépend de son histoire et en même temps de notre histoire, de ce que nous y avons vécu. Rien ne remplace dans mon esprit le lieu sacré où j’ai grandi, son odeur, le vent salé, la mine renfrognée par la brume et le sourire du cœur des gens de Guérande. Justement, c’est ainsi parce que l’esprit du lieu dépend de ce que nous y avons fait et de ce que nous y faisons. C’est un lieu commun, ce qu’y font les adultes en essayant d’organiser le bordel ambiant et ce qu’y font les enfants en poussant les portes et les cris, ce que font ces générations définit leur rapport au lieu.

Le monde est un inextricable bordel et nous ne pourrons rien y faire au delà de notre cercle, autant l’accepter. Notre cercle, c’est là où nous posons notre regard. Et, si je décide de poser un regard neuf, d’accepter ce qui m’entoure, alors , parfois, j’arrive à le rendre beau dans un cadre au 1/125e de seconde. J’ai alors trouvé l’esprit du lieu, qui n’est en réalité que mon esprit et mon émotion que je projette. L’esprit du lieu dépend autant de moi que de ce qui le compose.

Comment vous en rendre compte par vous même ? Prenez un lieu familier, exactement là où vous résidez, et partez dans 7 directions différentes pendant une semaine, en marchant pendant 1/2h, puis en revenant, et essayez de prendre une bonne photo par jour. En sept photos, vous aurez l’esprit du lieu.

Autre méthode. Prenez un lieu au hasard sur une carte autour de là où vous êtes, dont le nom vous inspire ou pour une raison fantasque. Passez 2h et essayez de capter l’esprit du lieu, qui comme nous l’avons vu dépend aussi de ceux qui y vivent. Prenez autant de portraits que de paysages et assemblez des diptyques, pour faire se correspondre le lieu avec ceux qui y vivent. Probablement qu’après, vous ne regarderez plus jamais ce lieu comme un autre, pour ce que vous y aurez accompli.

L’esprit du lieu, c’est notre esprit dans ce lieu qui se présente à nous.
On photographie qui on est.

Salvador, Bahia - Jan. 2022 - Photo Genaro Bardy

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5 conseils aux photographes émergents avec Martin Parr

Je suis un admirateur de Martin Parr, et j’ai trouvé dans cette récente vidéo le maximum de sagesse que l’on puisse condenser en 3 minutes et 7 secondes. Martin Parr y développe ses principaux conseils à des photographes émergents ou qui aspirent à devenir professionnels, et j’ai décidé de la traduire sans autre commentaire pour vous en proposer sa substantifique moëlle.

Vous allez probablement échouer

“À moins que vous n’ayez une obsession, au point que ce soit presque une maladie, vous ne réussirez pas.

Si vous n'avez pas cette obsession, trouvez un travail, dans un bar où ce que vous voulez. Ou alors, vous pouvez garder la photographie dans votre vie, mais il sera très improbable de gagner sa vie avec.”

- Martin Parr

Trouvez une bonne connection avec le monde qui vous entoure

“C’est la qualité de cette connection qui est vraiment importante. Vous devez trouver un sujet sur lequel vous allez travailler, un sujet qui vous tient à cœur et trouver un moyen de l’exprimer et d’en parler.

En espérant que cela vous donne le momentum de manière à ce que vous obteniez de bons travaux. C’est votre responsabilité de trouver le bon sujet.”

- Martin Parr

Apprenez l’histoire de la photographie

Vous devez beaucoup observer et apprendre d’autres photographes. Vous devez apprendre l’histoire de la photographie et trouver des enseignements dans ce que ces photographes ont accompli. Puis vous pourrez appliquer cela à votre propre travail.

En faisant ça, vous pourriez avoir l’opportunité rare de développer votre propre voix ou style et vous pourriez devenir un(e) photographe avec sa voix particulière.

- Martin Parr

Identifiez votre style

La plupart des gens échouent parce que ça a l’air extrêmement simple. Vous prenez un appareil, vous n’avez même plus besoin de travailler votre exposition, et juste en faisant ça beaucoup pensent qu’ils ont du mérite. Mais on doit être capable de voir une de vos photos et de savoir tout de suite que c’est VOUS qui l’avez prise et pas quelqu’un d’autre.

- Martin Parr

Les bonnes photos sont (très) rares

Quand on est dehors avec un appareil, on espère que c’est un de ces jours où l’on prend une de ces photos exceptionnelles, mais ça n’arrive pas souvent. La plupart du temps, on est déçu, mais il faut être prêt pour cette possibilité, pour ce moment où une bonne photo va apparaître. Mais pour arriver à ça, il faut accepter de prendre beaucoup de mauvaises photos. On a beaucoup plus de mauvaises photos que de bonnes photos.

Parfois on se déplace, on se documente et on est là où il faut. Mais le problème en photographie c’est qu’il faut être là avant que l’événement n’arrive. Vous ne pouvez pas être là après que ça arrive.

Et il faut continuer à sortir, jour après jour, et prendre beaucoup de mauvaises photos avec l’obsession de trouver ces photos exceptionnelles. On a probablement pas plus de 10 photos exceptionnelles dans une année, et c’est déjà réussi d’en avoir 10, c’est incroyable. Il y a beaucoup d’années où Martin Parr dit n’avoir qu’une seule bonne photo.

C’est difficile de définir ce que constitue une bonne photo, mais quand on en voit une on le sait.

- Martin Parr

Photos Martin Parr / Magnum Photos



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Inspiration Genaro Bardy Inspiration Genaro Bardy

11 citations sur la photographie de rue - Streetwise

11 photographes, 11 citations, 22 photos issus du livre Streetwise de l’agence Magnum. Difficile de commencer par quelqu’un d’autre :

Henri Cartier Bresson

« C’est une illusion de croire qu’une photo est faite avec un appareil... Elles sont faites avec l’œil, le cœur et la tête »
— Henri Cartier Bresson

Mexico, 1963 - Henri Cartier Bresson - Magnum Photos

Mexico, 1963 - Henri Cartier Bresson - Magnum Photos

Gueorgui Pinkhassov

« La seule chose qui compte est la curiosité »
— Gueorgui Pinkhassov

Gueorgui Pinkhassov / Magnum Photos

Gueorgui Pinkhassov / Magnum Photos

Herbert List

« Les photos que j’ai prises spontanément étaient souvent plus puissantes que celles que j’ai composées avec soin. J’ai saisi leur magie juste en passant »
— Herbert List

Herbert List / Magnum Photos

Herbert List / Magnum Photos

Christopher Anderson

« Je recadre de manière conséquente, pour éliminer toute information de contexte. J’essaye d’être conscient émotionnellement des personnes que je photographie »
— Christopher Anderson

Christopher Anderson / Magnum Photos

Christopher Anderson / Magnum Photos

Sergio Larrain

« Ne forcez jamais les choses, sinon l’image perdrait de sa poésie. Suivez votre instinct et rien d’autre »
— Sergio Larrain

Sergio Larrain / Magnum Photos

Sergio Larrain / Magnum Photos

Bruno Barbey

« Je suis rarement immobile, toujours en mouvement »
— Bruno Barbey

Bruno Barbey / Magnum Photos

Bruno Barbey / Magnum Photos

Elliott Erwitt

« J’observe, j’essaye de divertir, mais je veux avant tout des photos qui ont une émotion »
— Elliott Erwitt

Elliott Erwitt / Magnum Photos

Elliott Erwitt / Magnum Photos

Nikos Economopoulos

« Quelle que soit l’histoire, elle doit être contenue dans chacune des images individuelles »
— Nikos Economopoulos

Nikos Economopoulos / Magnum Photos

Nikos Economopoulos / Magnum Photos

Bruce Gilden

« Aucune importance si vous êtes un caïd ou une femme au foyer. Le sujet est ce à quoi vous ressemblez - comment vous vous habillez, la forme de votre visage ou votre coiffure folle »
— Bruce Gilden

Bruce Gilden / Magnum Photos

Bruce Gilden / Magnum Photos

Bruce Davidson

« Je suis dans la photo, croyez-moi. Je suis dans la photo, mais je ne suis pas la photo »
— Bruce Davidson

Bruce Davidson / Magnum Photos

Bruce Davidson / Magnum Photos

Jonas Bendiksen

« Quand je suis dans la rue, j’essaye de laisser toute réflexion derrière »
— Jonas Bendiksen

Jonas Bendiksen / Magnum Photos

Jonas Bendiksen / Magnum Photos

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5 leçons, Photojournalisme Genaro Bardy 5 leçons, Photojournalisme Genaro Bardy

5 leçons de photographie avec Raymond Depardon

Raymond Depardon, né le 6 juillet 1942 à Villefranche-sur-Saône, est un photographe, réalisateur, journaliste et scénariste français. Considéré comme l'un des maîtres du film documentaire, il a créé l'agence photographique Gamma en 1966 et est membre de l’agence Magnum depuis 1979.

Je ne prétends pas ici explorer sa carrière de manière exhaustive, je retiens simplement les textes et réflexions qui ont particulièrement résonné en moi. Ces textes sont principalement tirés du livre Histoires de l’agence Magnum.

Photo Raymond Depardon - © Magnum

Photographier son quotidien

« Je venais d’une famille rurale depuis plusieurs générations. Je pense que la photographie était en moi. Un jour je l’ai découvert, c’est devenu plus fort et je m’y suis réfugié. La photographie était devenue vitale. Elle me faisait exister et me permettait d’exprimer ma curiosité. Je sentais à l’époque que la photographie n’appartenait qu’à moi. C’était le seul monde où j’étais heureux.
J’ai pris mes premières photos vers douze ans, avec l’appareil de mon frère. C’était des images des animaux de la ferme, des matchs de football à l’école. Et puis j’avais une incroyable volonté : un jour j’ai appris que Louis Armstrong venait à Lyon, à trente kilomètres. Je suis parti sans autorisation, presque sans argent et j’ai réussi à me glisser près de la scène. Je photographiais mon univers, les copains, les filles, mes parents, la ferme. La photographie m’a d’abord permis de sentir que j’existais. Tout le monde me disait : « Tu pourras me montrer tes photos ? », et cela m’a donné de la force malgré ma timidité et mon inhibition. »
— Raymond Depardon

Quelqu’un à qui on n’a jamais dit : “Viens à mon anniversaire, et prends ton appareil photo” ne devrait pas vraiment être autorisé à s’appeler photographe. Mais la photographie est pour moi d’abord un plaisir quotidien, une excuse pour voir ou vivre, une raison de créer un peu tout le temps.

Et puis, une belle photo est aussi une œuvre d’art, au sens qu’elle a le pouvoir “d’arrêt esthétique” dont parle si bien Joseph Campbell. Le photographe a le même pouvoir qu’un guitariste : il peut inspirer et transporter, uniquement par la pratique de son art. Oui, je rêve parfois avoir été photographe pendant mon adolescence.

La photographie est un moyen d’expression, c’est une raison de vivre et la création d’un lien social. La seule vraie question, c’est pourquoi tout le monde n’est pas photographe ? OH WAIT.

Photo Raymond Depardon - © Magnum

Photo Raymond Depardon - © Magnum

La photographie est une résistance

« À l’école, j’étais le seul fils de paysan parce que la ferme de mes parents n’était qu’à un kilomètre et demi de Villefranche-sur-Saône et j’étais donc rattaché aux enfants de la ville. J’en souffrais un peu et j’avais un sentiment de résistance et de colère. Je pourrais résumer ça avec une phrase qu’on entendait beaucoup après la guerre : «S’il n’y avait pas de paysans, vous mangeriez des clous. » Gilles Deleuze parle de la création et de la motivation générées par une résistance ; comment la résistance permet de sortir de soi-même. Et je me dis que c’est la chance que j’ai eue, d’avoir été isolé. »
— Raymond Depardon

Raymond Depardon était autant photographe que journaliste, ce qu’il dit très bien plus bas. Cette résistance qu’il évoque est-elle une opinion ou une révolte ? Est-ce que Raymond Depardon montrerait son engagement dans les sujets qu’il traite, plutôt que dans la pratique de la photographie comme art ? Faire de la photographie sa vie, professionnelle ou non, est pour moi une forme de résistance. On ne choisit pas de consacrer sa vie à la photographie par hasard, j’y crois profondément.

Je pense avoir fait le choix de la photographie pour des raisons très personnelles, voire spirituelles, parce que cette pratique est pour moi le chemin qui m’apporte le plus de joie dans ma vie. Mais je l’ai choisie aussi pour résister à ce que je croyais devenir. Les choix au début de ma vie professionnelle correspondait à ce que mes tuteurs voulaient de moi, ou plutôt à ce que j’imaginais qui leur ferait plaisir ou les rendraient fier. Je me souviens avoir voulu travailler dans la communication et la publicité parce que je me disais que je pourrais être au contact de personnes créatives, sans même me rendre compte que je pourrais être cette personne créative.

Quand j’y repense, le plus drôle dans mon parcours est d’avoir travaillé comme commercial pour un studio de photographie sans jamais toucher un appareil ! Quelques années plus tard, je choisissais la photographie comme résistance à la caricature de vie de bureau d’un jeune cadre dynamique qui était devenue mon quotidien.

Photo Raymond Depardon - © Magnum

Photo Raymond Depardon - © Magnum

Photo Raymond Depardon - © Magnum

La lumière, c’est le bonheur et le cadre, c’est la douleur

« Je ne sais pas si la photographie peut changer les choses, mais en tout cas elle donne à voir. Elle permet de mieux se connaître les uns les autres ; et elle me permet de m’extraire des fausses théories sur le monde. Je ne dis pas que j’ai la vérité, mais je pense que cela m’aide à être plus universel, plus tolérant, plus ouvert sur les choses.
Je me souviens d’avoir un jour écrit une phrase sur mes photos de San Clemente, dans des hôpitaux psychiatriques en Italie : « La lumière, c’est le bonheur, et le cadre, c’est la douleur. » La lumière, c’est le bonheur parce qu’on est des chasseurs de lumière, l’essence de la vie repose sur ça. Mais il faut donner un point de vue, faire des choix, et de là vient le cadre.
Mon passé, ma culture, mon parcours, ma solitude, ma vie sentimentale sont des éléments qui déterminent ma façon de cadrer et de voir les choses. C’est assez douloureux. »
— Raymond Depardon

La lumière, c’est le bonheur et le cadre, c’est la douleur.
La lumière, c’est le bonheur et le cadre, c’est la douleur.
[Répéter 10X]

Photo Raymond Depardon - © Magnum

Photo Raymond Depardon - © Magnum

Photo Raymond Depardon - © Magnum

Histoire ou instant décisif

« Comme photographe, je me situe plutôt dans la catégorie des raconteurs d’histoires, je suis dans le récit. Je n’appartiens pas à l’école de l’« instant décisif ». [...] Quand nous étions à Gamma, nous étions plus sensibles aux travaux de Don McCullin qu’on voyait dans les suppléments du Sunday Times qu’à ceux des fondateurs de Magnum, qui étaient un peu abstraits pour nous. L’école française, influencée par Cartier-Bresson, ne nous atteignait pas trop dans les agences de presse. J’étais un photographe et un journaliste. Je vivais avec des événements. »
— Raymond Depardon

Cette distinction entre ces “écoles” de photographies est intéressante. Est-ce que vous cherchez la photographie parfaite ou est-ce que vous cherchez à mieux raconter des histoires et des histoires plus intéressantes ? Cela me renvoie à cette discussion avec un ami photographe dont je tairai le nom puisque nous parlions d’autres. En quelques mots, d’autres commentaient son travail en disant qu’il ne cherchait qu’à “faire des plaques”, qu’il était un photographe de “singles”. Je ne trouve pas qu’il y ait un quelconque problème avec le fait de chercher des photos uniques, fortes, et d’assembler des livres qui aient des structures narratives qui ne soient pas classiques, comme le ferait plutôt un photojournaliste ou un photographe documentaire.

Pour moi cette distinction est exactement la même qu’en littérature où vous trouverez des écrivains de romans et des poètes. Reproche-t-on à Alex Webb de ne faire que des singles ? Je crois qu’il y a la place pour des dramaturges et des romanciers, pour des Alexandrins et des Haïku. J’aime autant Victor Hugo ou James Joyce que William Shakespear. De même, je respecte autant Alec Soth que Jonas Bendiksen, qui ont pourtant des méthodes narratives assez différentes.

Photo Raymond Depardon - © Magnum

Photo Raymond Depardon - © Magnum

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Le récit que contient une série d’images

« Je suis retourné à la ferme [de mes parents] en partie parce que j’avais peur d’oublier. Je voulais rendre hommage à mes parents et je voulais aussi montrer qu’il n’est pas nécessaire d’aller au bout du monde pour prendre des photos. En fait, quand j’étais jeune, à la ferme, autour de moi, devant moi, il y avait des photographies à faire et que je n’ai pas prises et je le regrette. Mais je n’avais jamais vu une photo de Walker Evans, je ne pouvais pas savoir.
[...] La façon dont j’ai travaillé sur la ferme et la façon dont je travaille aujourd’hui ne sont pas celles du photojournalisme. Mais c’est toujours de la narration. Je reste intéressé par le récit que contient une série d’images. La narration peut prendre la forme de photographies sur un mur, d’un livre, d’une carte postale. Cela peut être une histoire différente, racontée différemment, mais elle est influencée par le photojournalisme. Je respecte toujours le photojournalisme. On y a tous cru et il nous a permis de voir le Biafra, Israël ou le Chili. Il nous a permis de voir au-delà de nous-mêmes. »
— Raymond Depardon

Quand Raymond Depardon parle de son retour à la ferme de ses parents, dont il tirera le livre La ferme du Garet, je retrouve cette prise de conscience essentielle qui nous amène à photographier ce que nous connaissons le mieux. Ce sont ces photos qui ont le plus de profondeur, et finalement le plus d’intérêt pour les autres.

Si l’on est pas capable de photographier en bas de chez soi, dans son jardin ou dans sa cuisine, comment peut-on prétendre photographier ailleurs ? Un livre photo ne se fait pas en 15 jours de vacances dans un pays plus ou moins exotique. Un projet photo révèle le cœur secret de ce qui est connu.

Photo Raymond Depardon - © Magnum

Photo Raymond Depardon - © Magnum

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Brûler les ponts

Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu être photographe professionnel pour une seule raison : avoir la possibilité de marcher et photographier pour moi, où que je sois. J’aime photographier des craquelures sur le béton, une lueur dans un nuage, un bout de papier ou un pot de peinture qui a une drôle de forme. J’aime photographier les gens, tous les gens. Mais parce que je n’ai qu’une vie, je dois choisir. Souvent, je me laisse porter par une intuition totale, sans aucune sophistication intellectuelle. Je vais parler à tout le monde, et de préférence n’importe qui.

Bien sûr, ce que je viens de décrire est tout sauf la photographie professionnelle. Mais si ma vie professionnelle m’empêchait un jour de prendre les photos que j’aime, j’arrêterais immédiatement. J’ai eu la chance de pouvoir atteindre certains de mes rêves, notamment me présenter comme “Photographe de voyage” en travaillant essentiellement avec des agences ou des magazines de voyages. Au delà du plaisir mésestimé de rendre jaloux quelques rageux, accomplir ce type de rêve est tout sauf un chemin droit, lisse et bordé de petits anges tous nus qui chantent vos louanges en Indou. C’est dur, émotionnellement choquant, souvent tragique. Et pourtant, non seulement je recommencerais sans aucune hésitation, mais en plus je le conseille à ceux qui sont prêts à l’entendre.

Je ne crois pas qu’il faille suivre ses rêves aveuglément, bien au contraire. Mais si vous découvrez quelque chose qui vous accomplit pleinement, je suis convaincu qu’il n’existe qu’un seul moyen d’atteindre ses rêves : brûler les ponts qui vous y mènent. Je m’explique.

Premier conseil, qui peut-être vous explosera le cerveau comme moi quand je l’ai réalisé : un objectif, c’est un rêve avec une date. Je vais vous faire une confidence, je me suis longtemps cru incapable d’être indépendant, de travailler pour moi ou chez moi. Je me disais que ça n’était tout simplement pas mon caractère. Ce qui m’a sauvé : être une tête de mule. Et brûler des ponts. J’y viens.

Si vous voulez atteindre vos rêves, notez-les tous sur un carnet en les classant par catégories : développement personnel, vie professionnelle, loisirs (les voyages ou jouets viennent ici), et enfin comment vous pouvez aider un peu les autres. Reprenez vos quatre pages de notes, et mettez une date raisonnable pour réaliser chaque rêve. Choisissez-en un seul par catégorie pour l’année à venir. Et voilà ! Ces rêves sont maintenant des objectifs à atteindre, pour lesquels je vous conseille d’inscrire instantanément le plan d’actions qui doit vous y mener.

D’après Ralph Waldo Emerson :” à partir du moment où vous prenez une décision, l’univers va conspirer pour que cela se réalise“. Mais comment est-ce que vous pouvez effectivement prendre une décision qui vous mette sur ce chemin ? En brûlant les ponts, c’est à dire en étant absolument et totalement investi dans votre décision. Un autre penseur nous éclaire ici, Robert Brault, quand il dit : “ce qui nous empêche d’atteindre nos objectifs majeurs, c’est un chemin plus facile vers un objectif mineur”.

Brûler les ponts, c’est s’empêcher de faire demi-tour et être obligé de réussir. Alors évidemment, vous n’êtes pas forcé de suivre mon exemple quand je démissionnais de mon dernier job, sans chômage et sans client. Vous n’êtes pas obligé non plus de sortir un livre tous les ans quoi qu’il en coûte, comme je m’y suis résolu il y a maintenant trois ans. Mais vous pouvez vous investir tellement dans votre décision, dans la photographie ou non, pour atteindre ce point de non-retour que connaissent tous les entrepreneurs et qu’ignorent ceux qui ne font qu’en rêver.

Bien sûr, mon programme de mentorat a aussi cette fonction : vous mettre dans une position d’investissement personnel qui va tout accélérer. J’y développe aussi des méthodes qui doivent vous faire grandir tout en gardant une photographie qui vous soit personnelle, intime, unique.

Parce que je suis convaincu qu’on ne peut s’épanouir en photographie qu’en gardant ce qui en fait la flamme pour nous, et rien que pour nous. Rien ne remplace mon plaisir de sortir de chez moi et d’aller faire des photos dans la rue. Même si cela fait plusieurs mois que je passe tout mon temps devant mon ordinateur pour préparer des voyages, des ateliers et des formations. Je suis en train de brûler mes ponts, pour pouvoir continuer à vivre mes rêves.

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L’homme orchestre

Un photographe professionnel est un homme orchestre. Quelle que soit sa spécialité, les genres pratiqués ou les clients qui lui font confiance. C’est vrai en 2021, mais c’était certainement le cas depuis les débuts de la photographie, en tout cas pour des photographes indépendants.

Il faut être capable de mener une activité d’entreprise seul en gardant une démarche personnelle, puisque elle seule permet de se différencier, ou simplement d’avoir des photographies à montrer.

Depuis 10 ans, les métiers que j’ai occupé sont nombreux :

  • Photographe de voyage, de rue, de villes, d’événements, de voitures, de mariages, culinaire, portraitiste, journaliste et combien d’autres…

  • Écrivain, journaliste, blogueur quand j’ai besoin d’écrire pour moi ou pour les autres.

  • Community Manager, ce mot fourre-tout pour dire qu’il faut savoir créer un site web et développer une présence, voire une communauté sur les réseaux 365 jours par an.

  • Entrepreneur, commercial, comptable, mais surtout stratège ou marketeur (quel horrible mot) quand il s’agit d’atteindre des objectifs de chiffre d’affaires.

  • Et aussi, travailler avec des galeries, monter des expos, développer des projets avec des startups (Artpoint) ou des grosses machines (Yellow Korner), éditer des livres ou des magazines.

  • Guide de voyage dans une dizaine de pays.

  • Enseigner, écrire des cours, développer la créativité chez d’autres et accompagner le développement personnel en photographie, amateure ou professionnelle.

Jamais je n’aurais imaginé être capable de faire tout cela, JAMAIS. Tout ce que je voulais, c’était faire des photos et espérer que certains soient assez fous pour m’en commander. J’ai réalisé très tard dans ma vie que c’était tout ce que je voulais faire, et rien d’autre. Dix ans plus tard, j’ai toujours mon appareil à portée de main et le même plaisir d’essayer de voir des belles choses ou de les montrer quand une photo est réussie.

Ce que cette liste ne dit pas, c’est d’abord que ces métiers ne se font pas tous en même temps, dans la même année ce serait impossible. Ensuite, ce qu’elle ne montre pas c’est l’aide que j’ai pu trouver chez d’autres photographes. Dans des livres souvent, et dans des discussions parfois. J’ai eu la chance de passer du temps avec beaucoup de photographes qui ont réussi, grâce à eux je me suis forgé des convictions et ai trouvé des méthodes que j’ai pu adapter à ma pratique ou à mes besoins.

On a toujours besoin d’un plus grand que soi, c’est ce que décrit très bien Robert Greene dans le livre “Mastery - Atteindre l’excellence” : pour progresser, il faut absolument s’appuyer sur d’autres. Encore cette année, j’ai choisi d’être aidé pour le projet développé pendant ma résidence artistique à Port-Fréjus, pour son écriture et pour l’édition du livre qui sortira l’année prochaine.

L’année dernière, je profitais du premier confinement pour demander une lecture de portfolio à un photographe que j’admire absolument. Cette lecture de portfolio m’a coûté cher, mais je n’en regrette pas un seul centime, elle a été l’occasion d’une prise de conscience qui m’a fait franchir une nouvelle étape.

Et depuis cette année, j’ai la chance d’avoir pu me mettre dans la peau de celui qui enseigne, de celui qui aide d’autres photographes à progresser. Quand je proposais mon programme de Mentorat, j’allais dans l’inconnu. Je n’avais jamais eu ce rôle et j’espérais que tout le monde puisse progresser de manière notable. Je peux maintenant dire que tous les participants ont progressé, d’abord dans leur photographie. Pour certains, leur carrière à décollé grâce aux projets développés pendant ce mentorat.

Je sais que ce programme peut faire une différence.

Et si vous êtes curieux, vous pouvez commencer par une lecture de votre portfolio.

Paris - Aout 2021 - Photo Genaro Bardy

Paris - Août 2021 - Photo Genaro Bardy

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Tirages Genaro Bardy Tirages Genaro Bardy

Une photo par an

Je suis un photographe “de la nouvelle génération”, c’est à dire que je suis arrivé dans ce métier avec les réseaux sociaux, avec l’habitude d’y publier régulièrement. J’ai croisé beaucoup de photographes qui se grattaient la tête en se demandant pourquoi ou comment ils devaient y consacrer du temps. De mon côté, j’ai commencé à partager des photos bien avant d’avoir le moindre client.

Je ne crois pas être un expert, je n’ai jamais vraiment réussi à exploser sur un réseau comme certains que j’ai pu observer. Mais je me souviens de ce voyage au Rajasthan où un photographe qui enchaînait les couvertures de magazine depuis des décennies me demandait comment se servir d’Instagram. Pendant ce temps, la photo que j’avais postée ce jour-là connaissais un petit succès (à mon niveau), mais surtout je vendais 4 tirages de la dite photo dans le mois qui suivait.

J’ai eu la chance de choisir des projets ou des activités avec des destinations qui sont largement connues et visitées, et pendant quelques années je voyageais 10 fois par an, avec en moyenne une photo par mois qui trouvait preneur. Ces photos étaient toujours découvertes sur les réseaux sociaux.

Depuis que j’enseigne la photographie, j’ai pour habitude de dire qu’avec une photo intéressante par jour de production, on peut être content. À vrai dire, les photographies excellentes, si j’en ai une par mois je considère que c’est réussi. Mais quand je regarde en arrière, après des années dans les avions, avec ces disques dur aux milliers de photos sur lesquelles je n’ai jamais eu le courage de retourner, il me reste combien de photos qui comptent vraiment ? Une par an, tout au plus.

Je parle des photos qui restent, dont on me parle ou que j’ai plaisir à revoir. Il me parait toujours étrange de proposer des articles sur de grands photographes et de résumer leur carrière en 10 ou 15 photos. Je peux vous dire qu’un photographe professionnel qui travaille convenablement, c’est plus de 100 000 clichés par an. Quand je travaille pour un client, je suis heureux de garder 1 photo sur 5. En photographie de rue, j’ai pour habitude d’être à 1 sur 100. C’est la loi du genre, nous faisons des photos pour espérer qu’une photo sur 100 000 soit assez marquante pour que quelqu’un ait envie de l’accrocher au mur.

Voici une sélection de ce que je considère être mes meilleures photos, ou plutôt celles qui m’ont le plus été demandées pour accrocher sur un mur. Mais comme disait ce photographe dont je tairai le nom :

« Une bonne photo est une photo vendue »
— anonyme

Si vous voulez vous faire plaisir à noël ou offrir une de mes photos, tout en soutenant un (jeune) photographe, voici une sélection des photos qui m'ont été le plus demandées.

Photo encadrée ou non, livrée sous 15 jours en commandant ici > https://www.vera.news/tirages

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Culture visuelle Genaro Bardy Culture visuelle Genaro Bardy

La photographie change tout

Lors de la formation L’Étincelle, j’ai parfois des participants qui m’écrivent parce qu’ils ne savent pas comment interpréter les exercices que je leur propose. Ils doutent de ce qu’ils font, se bloquent ou ne savent plus comment avancer. J’aime alors leur rappeler que la photographie doit d’abord être un plaisir, celui d’enregistrer le monde et de se créer des souvenirs.

Pour la prise de vue, quand on ne sait pas par où commencer, je pense que le mieux est d’avoir une base de travail applicable tout le temps : chercher trois valeurs de plan, plan large, plan moyen, plan serré, et tourner autour de son sujet pour chercher le meilleur angle ou la meilleure lumière.

La photographie est finalement assez simple : on photographie ce que l’on vit. Si vous voulez des photos intéressantes, vivez intéressant.

Mais je crois aussi que la photographie est beaucoup plus que simplement “enregistrer le monde”. Et c’est justement le postulat du livre “Photography Changes Everything” édité en 2012 par la fondation Aperture. Photography Changes Everything explore le fond photographique du Smithsonian Institute, avec de nombreux textes de photographes, tous plus intéressants les uns que les autres, qui commencent tous par la phrase “Photography changes…”. Je vous propose ici l’un de ces textes qui m’a particulièrement intéressé, peut-être qu’il pourra vous inspirer.

La photographie change l’histoire de nos vies

par Marvin Heiferman, traduit par mes soins.

Parfois, les photographies les plus simples sont celles qui deviennent les plus fortes. Les instantanés sont comme ça : clic, un volet s'ouvre et se ferme ; et une image réalisée en une fraction de seconde transforme un instant de la vie quotidienne en quelque chose de spécial, voire de magique. Les expériences banales se transforment en souvenirs. Ce qui était vivant devient immobile. Le présent devient le passé. Depuis l'introduction des premiers appareils photo Kodak en 1888, nous sommes tous devenus des photographes, autorisés et encouragés à enregistrer la vie non pas telle qu'elle est vécue, mais telle que nous voulons la voir représentée.

La photographie instantanée est devenue abordable au début du XXe siècle, lorsque l'envoi et la réception de cartes postales illustrées était une nouveauté, alors que les photos de stars de cinéma déclenchaient des fantasmes selon lesquels n'importe qui pouvait devenir célèbre, et que des pages de magazines remplies de publicités séduisantes montraient la vie ordinaire de personnes normales, des images parfois sensationnelles rendaient publique la vie privée de personnes connues ou ordinaires. Un débat animé s'est développé autour de toutes ces photographies - sur la façon dont la photographie accordait l'autorité à certains, la célébrité à d'autres, et la visibilité et la promesse d'immortalité à tous.

La photographie instantanée a permis aux amateurs de réaliser leurs propres images d'actualité, de publicité ou documentaires, le tout au cours de leur vie quotidienne. Des photographies d'êtres chers, d'objets précieux, d'événements spéciaux, d'expériences inédites et de lieux préférés ont été réalisées puis envoyées à des laboratoires pour être traitées. Une fois revenues, ils s'émerveillaient, parlaient, se moquaient, pleuraient. Ensuite, ces photos ont été collées dans des albums, placés dans des cadres et rangés dans des portefeuilles, des boîtes à chaussures et des sacs en papier. Examinez n'importe quel instantané d'assez près et vous vous souviendrez des défis et du plaisir de distiller les grands moments et les petites victoires de la vie en images emblématiques.

L'image suivante (provenant d'une collection d'instantanés du Smithsonian de personnes et de leurs automobiles) en est un exemple parfait et complexe : une journée ensoleillée, une femme souriante, la brise qui lui décoiffe les cheveux, une voiture impressionnante et dans l'arrière-plan une rangée de monuments de cimetière.

Photographe inconnu, Kodak snapshot of a woman in a blue dress, 1959

La qualité de la compression et la juxtaposition surréaliste de nombreux instantanés expliquent en grande partie leur signification et leur impact hors du commun. Les instantanés peuvent nous rappeler ce qui est ou était autrefois. Ils peuvent submerger la mémoire et même la logique. Les instantanés, qu'ils soient les nôtres ou qu'ils soient anonymes comme celui-ci nous excusent brièvement du présent et nous permettent de repenser au temps et à la mortalité. Les instantanés nous fascinent parce qu'ils sont incomplets ; ils exigent notre interaction. Nous les regardons à la recherche d'indices, essayant de nous souvenir ou de confirmer qui nous étions, ce qui comptait pour nous, où nous étions et ce que nous sommes devenus.

Au cours des décennies qui ont suivi la prise de cette image charmante et curieuse, notre rapport aux instantanés et à la technologie photographique a changé. Aujourd'hui, les instantanés ne sont plus des souvenirs fragiles et uniques que nous fabriquons pour documenter des occasions spéciales. Nous sommes allés au-delà de simplement prendre des photos et de poser pour des photos lors de fêtes d'anniversaire, de remises de diplômes et de voyages. Nous prenons et partageons des images numériques de tout ce que nous trouvons provocateur, étrange, amusant ou embarrassant. Aujourd'hui, la photographie n'est pas spéciale ; elle est là tout le temps. Et les instantanés ne sont plus par nature privés ; ils peuvent atteindre et atteignent parfois des publics inattendus, inimaginables et sans aucune frontière en quelques secondes.

Des clichés réalisés en 2004 par des soldats américains travaillant comme gardiens dans la prison d'Abou Ghraib en Irak ont ​​circulé rapidement et dans le monde entier, déclenchant un scandale international. Les réseaux sociaux, les sites de rencontres et les sites de pornographie amateur encouragent la publication et la visualisation d'images à des niveaux inimaginables il y a dix ans. Au fur et à mesure que vous lisez ceci, les êtres chers, les proches, les amis, les rivaux, les familles, les employeurs potentiels, les prédateurs sexuels, les banques, les bureaux d'admission des universités, les agents des forces de l'ordre et les agents politiques explorent tous Internet pour voir comment les gens sont représentés dans leurs instantanés, dont beaucoup ont survécu ou sont devenus beaucoup plus que leur contexte d'origine et leur public cible. Les vieux clichés, eux aussi, ont de nouvelles vies et de nouveaux publics alors que les clichés papier du XXe siècle sont jetés, deviennent rares et finissent dans les collections des musées, preuve poignante de notre besoin primordial et constant d'être vus, reconnus et mémorisés.

MARVIN HEIFERMAN est conservateur indépendant, écrivain et éditeur, il a été directeur créatif Smithsonian Photography Initiative (2005-10). Ses projets de conservation et de publication incluent : Bill Wood's Business (2008), Now Is Then (2008), John Waters: Change of Life (New Museum, 2004), Paradise Now: Picturing the Genetic Revolution (2000), Fame After Photography (1999 ), Talking Pictures (1994), I'm So Happy (1991), Image World: Art and Media Culture (1989) et The Family of Man, 1954-84 (1984). Éditeur collaborateur à Art in America, Heiferman écrit également sur la culture visuelle pour des catalogues et des publications de musées, notamment Artforum, Bookforum et BOMB.

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Projet Photo, Livre Genaro Bardy Projet Photo, Livre Genaro Bardy

Le syndrome du bâtard

Il existe des amitiés qui transcendent la distance et la séparation, et je suis heureux de vous parler aujourd’hui de mon amie Marie. Aujourd’hui sort en librairie le livre qui est autant un récit qu’un essai intitulé Le Syndrome du Bâtard.

Photo de couverture : Svend Andersen - Photo du livre : Marie Lemeland

Photo de couverture : Svend Andersen - Photo du livre : Marie Lemeland

Dans une vie qui me semble si lointaine aujourd’hui, je rencontrai Marie dans un dîner où j’étais accompagné de mon nouveau grand amour : mon appareil photo. Marie est une des premières personnes que j’ai photographié “en essayant de faire des photos”, c’est à dire en prenant un appareil photo avec moi toute une soirée et en consacrant effectivement du temps à capturer des instants sans demander un sourire convenu.

Marie riait fort, elle était joyeuse, et quand je photographie je regarde mais surtout j’écoute. Photographier me permet de me mettre dans le trou de la serrure d’une pièce, je suis celui qui fait des photos qu’on oublie assez vite, alors j’entends tout et j’essaye d’attraper le rythme des voix. Marie avait ces cheveux blonds qu’on a besoin de ne voir qu’une fois pour s’en souvenir. Ils attirent d’autant plus l’oeil quand ils sont haut perchés. Marie était belle, alors je prenais des photos de la jolie blonde au bout de la pièce.

Quand nous nous sommes parlés, je crois que nous avons connecté instantanément. Rencontrer une amie, c’est rencontrer une âme complice. Les quatre cents coups, elle les avait déjà faits. Je m’apprêtais à les faire en quittant tout, en vivant de fêtes, de blogs et de voyages, alors nous pouvions bien rire de toutes nos futilités, passées et à venir.

Quand nous avons parlé sérieusement, je découvrais que chacun d’entre nous n’avait aucune autre limite que notre volonté. Grâce à mes patrons qui m’ouvraient les yeux et mes lectures qui m’ouvraient la voie, je me rendais compte que je pourrai vraiment faire ce que je voudrais si j’en avais l’absolue volonté. Et parce que je ne suis pas avare en prétentions, je pensais que tout le monde pouvait faire pareil. Marie me disait qu’elle aimait lire par dessus tout et qu’elle aimerait écrire : “ouvre un blog”.

En matière de projets, Marie a tout ce qui me manque : la patience de l’excellence. Quand je commence dix projets pour en terminer un, Marie met dix ans pour en rendre un seul parfait. J’exagère à peine. Car pour écrire un livre, un seul, le chemin est vertigineux, périlleux et tellement long. Marie pèse chaque mot, cuisine le moindre paragraphe, elle assemble d'allers et retours et dresse un titre comme personne. Je suis convaincu que ce livre est le début d’une carrière d’autrice sublime.

Parce que nous avons été proches tout le long de ce chemin, je sais toute la difficulté de sortir de soi cette histoire, tellement dure dans ses prémices mais tellement belle dans son déroulement. Marie a lutté chaque phrase et chaque virgule, parce que cette histoire est une tragédie qui nous concerne tous en nous renvoyant à notre identité : notre filiation, notre rapport à nos parents. Même si ces sujets ne remplissaient déjà les salles d’attente des psychanalystes, ce serait facile à comprendre : ce que nos parents font de nous, ce que nos parents disent et taisent nous définissent. Le secret tue, malgré tout.

Le livre Le syndrome du bâtard est l’aboutissement de ce chemin pris par Marie pour découvrir son histoire et révéler les conséquences de ces secrets sur les enfants illégitimes ou naturels.

Quelle drôle d’expression. Qui donc aurait le droit de déclarer un enfant illégitime ? Qui pourrait croire qu’un enfant ne soit pas naturel, pour avoir besoin de le préciser ?

Aller lire le livre de Marie, c’est tout ce que je trouve naturel dans cette histoire.
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Les photos à suivre sont de Svend Andersen, elles participent au projet Bande de Bâtard qui recueille des témoignages d’enfants illégitimes.

Marie Lemeland - Bande de Bâtard - Photo Svend Andersen

Marie Lemeland - Bande de Bâtard - Photo Svend Andersen

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