Livre : On Street Photography and the Poetic Image – Alex Webb and Rebecca Norris Webb

Livre : On Street Photography and the Poetic Image – Alex Webb and Rebecca Norris Webb

Lorsque que j’ai décidé d’emménager ici à Salvador (de Bahia, la ville au Brésil, pas le pays), j’ai à peu près tout laissé derrière moi. Non pas que j’ai accumulé beaucoup avec les années, ce n’est pas la première fois que ça m’arrive, mais j’ai surtout laissé à mes anciens voisins ou quelques amis un grand nombre de livres photo. Je recommence donc ma bibliothèque ici, avec 2 à 3 mois de délai de livraison pour Amazon, ce qui a eu pour conséquence que dans mon impatience j’ai commandé 2 fois le même livre, celui dont je veux vous parler aujourd’hui : « On Street Photography and the Poetic Image » d’Alex Webb et Rebecca Norris Webb.

J’ai pour intention de commenter les livres ayant trait à la photographie de rue sur ce blog. Pas les meilleurs, pas tous, simplement ceux que je possède, en essayant de vous expliquer pourquoi je les trouve importants. J’essaierai de sortir ici quelques leçons que ces livres m’ont permis de retenir sur la photographie et comment ils m’ont permis (j’espère) de devenir un meilleur photographe. J’espère que cela vous sera utile. Si ça devait être le cas, s’il vous plait procurez-vous le livre en question, autant pour vous que pour le photographe.

Photo by Alex Webb
Photo by Rebecca Norris Webb

The Workshop Series

On Street Photography and the Poetic Image d’Alex Webb et Rebecca Norris Webb est édité par la fondation Aperture et n’a pas été traduit en français à ma connaissance, ce que j’écrirai ici sera donc traduit par mes soins, je vous prie par avance d’excuser les imperfections éventuelles.

Ce livre appartient à la collection « Workshop » de la fondation aperture, mais ne vous attendez pas à un atelier pratique avec des éléments techniques ou des méthodes de prise de vues, ce livre est plutôt constitué d’une série de commentaires se référant à une photo ou un moment crucial dans leur vie de photographes. L’ensemble relève plutôt d’une philosophie de la photographie, d’un rapport au monde illustré par certaines des plus belles photographies qu’il m’ait été donné de voir. Avec ce livre, attendez-vous plutôt à rentrer dans la tête des auteurs, à partager leurs réflexions et ce qui les fait avancer. Clairement si vous débutez en photographie vous risquez de ne pas comprendre pourquoi cette collection s’appelle « Workshop ». Mais si vous êtes un peu plus à l’aise avec votre photographie, vous aurez accès à quelques recettes magiques qui seront autant des guides pour vos prochaines photos que des inspirations à devenir chaque jour un peu meilleur.

Alex Webb et son épouse Rebecca Norris Webb travaillent ensemble depuis leur rencontre, ce livre distingue très bien leurs deux approches à la fois très différentes et complémentaires. Aux explorations d’Alex, répond la vision poétique de Rebecca.

Je n’ai pas de mots assez forts pour décrire le plaisir intense que me procurent les photographies d’Alex Webb, elles sont si parfaites que je peux les observer et les analyser sans arrêt, je reprends ce livre avec joie régulièrement. Pour ce qui est du travail de Rebecca, je me sens plus proche de sa douceur, de ce je ne sais quoi qu’elle sait voir et provoquer. Ses photos sont plus intimes, elles vont gratter quelque chose au coeur qui laisse une forme de nostalgie quand le livre est reposé. Alex et Rebecca utilisent également d’autres photographies que les leurs, toujours pour illustrer le propos du chapitre ou de la leçon qui fait rarement plus de deux pages.

Photo by Alex Webb
Photo by Rebecca Norris Webb

L’aveugle et le bus

Denis Johnson, le poète et romancier, décrivait un jour son procédé en poésie à Alex Webb. Il vivait dans le désert à la périphérie de Phoenix, et chaque jour un homme aveugle, avançant en tapant avec sa canne, arrivait jusqu’à la station de bus. Quand un bus arrivait, il ne demandait jamais au chauffeur la destination. Il montait simplement dans le premier bus qui arrivait. Pour lui, c’est ça la Poésie.

C’est ce qui rassemble les travaux d’Alex Webb et de Rebecca Norris Webb en photographie. La création d’un livre est un procédé artistique, un parcours créatif qui est intuitif plutôt que rationnel, spontané plutôt que préconçu. Le monde est le collaborateur du photographe dans ce double voyage, le voyage intérieur et personnel et le voyage vers les autres plein d’exotisme.

Cela me rassure pour mon prochain livre

Je réfléchis actuellement à la création de mon prochain livre et ces mots m’aident tellement à prendre confiance. Je voudrais que le prochain livre soit parfaitement préparé mais c’est certainement impossible. J’aimerais qu’il soit lu par le plus grand nombre pour que la photographie continue à être ma vie professionnelle, mais je comprends aussi qu’il doit avant tout être vrai, intime, personnel.

Je voudrais écrire un livre qui soit autant un voyage en photographie qu’un roman, avec les histoires que je voudrais laisser sur papier avant que elles ne s’oublient. Et bien soit, je vais le fabriquer ce livre.

Finalement, nous savons que si vous croyez en votre photographie, cela finira par vous emmener où vous avez besoin d’aller – quelque soit le bus dans lequel vous montez.

Alex Webb
Photo by Alex Webb

La première photographie

Quand je photographie les gens dans la rue – que ce soit à Londres, Istanbul, Madrid, La Havane, Oxaca, Séoul, ou New York, où je vis – la première fois que je déclenche mon appareil c’est comme si je posais une question : Est-ce que je peux prendre une photo ?
Et la deuxième fois : Puis-je prendre une autre photo ? Et ensuite une autre…

Alex Webb

La photographie de rue est une méditation

Ce petit texte est pour moi autant un Haiku qu’un Mantra. Il me rappelle que chaque photographie est un doute, une question que je me pose sur ce que je vois. Il me renvoie également à l’état de concentration, de méditation presque, dans lequel je me trouve en photographie de rue. Après quelques temps je suis entièrement concentré vers l’extérieur, vers la lumière, vers ce que je vais trouver de curieux, de beau, de graphique. Et puis après chaque photo, je passe à la suivante sans savoir si la précédente était digne d’intérêt.

Photo by Alex Webb

L’oeil du photographe

J’étais à l’origine une poète, mais mon écriture m’abandonna après l’université. En regardant en arrière, je pense que le genre de poésie lyrique que j’écrivais alors ne contenait pas assez du monde extérieur – ni de ma curiosité à son égard. Ma réponse à la page blanche a été d’acheter un petit appareil photo et de voyager pendant un an, en espérant que mes photographies seraient l’étincelle de ma poésie quand je retournerais chez moi. À la place, je suis tombé amoureuse de la photographie. J’ai réalisé que l’oeil qui se dirigeait vers ces images dans ma poésie était le même oeil qui regardait à travers l’objectif.

Je pense que Wright Morris, l’auteur et photographe du Nebraska l’a parfaitement dit : « Je ne laisse pas tomber l’oeil du photographe quand je pose l’appareil photo »

Rebecca Norris Webb

La poésie est partout autour de moi

La photographie ne s’arrête jamais. C’est une des merveilles de cette pratique, quand vous posez l’appareil photo vous continuez à voir. Je me surprends depuis que je suis photographe à observer autour de moi ce qui aurait pu paraître complètement anodin, anecdotique, sans aucun intérêt. Un paysage par la fenêtre qui défile depuis une voiture ou un train, une réflexion du soleil dans les vagues, plein de petits détails que je n’avais jamais regardé. Je redécouvre des lieux que je croyais connaître, que je les prenne en photo ou non. Cet oeil du photographe est empli d’une poésie qui me réjouit indéfiniment, elle me procure un plaisir insoupçonné. Je ne pourrai plus jamais m’en séparer.

Photo by Rebecca Norris Webb

Chercher des photographies

Bien que mes photos soient souvent décrites comme complexes, mon procédé en photographie de rue est assez simple. Je ressens, je ‘renifle’ presque la possibilité d’une photographie. J’essaie de suivre le rythme des rues, parfois en marchant dans des situations, parfois en attendant. Tout dépend de ce que le monde me donne en ce jour particulier.

Cette manière de travailler me rappelle ce qu’un de mes professeurs, Charles Harbutt, écrivait : « Je ne prends pas des photos, ce sont elles qui me prennent… Je ne peux rien faire à part avoir de la pellicule dans mon appareil et être attentif »

Alex Webb

Les photos sont un appel

Rien ne peut mieux décrire le procédé de photographie de rue. C’est une envie qui n’a pas d’objet, on attend ou on avance, puis apparait un instant. Ce moment est kinesthésique, charnel, il a une odeur, un bruit, un goût presque. On pressent que la photo va arriver et puis clic. Un pas de côté, est-ce que c’est mieux ici ? Clic.

Je n’ai qu’à être là, dehors, et à explorer. Les photos apparaitront si je travaille assez.

Photo by Alex Webb

Prenez parti

Dans sa plus simple expression, l’art d’un photographe n’est rien de plus que son regard particulier. Mon regard a tendance à relever du rêve et à être d’une certaine manière de travers, comme si je regardais le monde du coin de l’oeil.

Peut-être parce que j’étais extrêmement timide étant enfant, volant des coup d’oeil de côté, perdue dans mes rêveries. Peut-être que la faute revient à mes lectures, trop de poésie. Quelque soit la cause, j’essaie de suivre les directives d’Emily Dickinson, une de mes poètes favorites :
« Dites toute la vérité, mais prenez parti ».

Rebecca Norris Webb

Regarder le monde de travers

J’ai parfois eu tendance à chercher systématiquement une composition parfaite, que tout soit droit, précis et clair. Mais la photographie est une petite musique, une petite histoire personnelle que l’on raconte mieux en se penchant, en cherchant des mélanges ou des reflets incompréhensibles. Parfois la lumière est faible ou insuffisante, ça n’enlève rien à la beauté de ce qui m’entoure.

Je crois qu’il est nécessaire d’expérimenter, de laisser son coeur parler sans chercher à rationaliser, et de regarder le monde de travers. La poésie graphique est une sorte de lâcher-prise, de laisser-aller. Je sais ce que je trouve beau, je dois parfois oublier les règles, les conventions, ou même m’oublier moi-même.

Photo by Rebecca Norris Webb / Blackbirds.

La couleur c’est l’émotion

Comme beaucoup de photographe de ma génération, j’ai commencé à travailler uniquement en noir et blanc, influencé par des photographes de rue comme Henri Cartier-Bresson, André Kertész, Robert Franck, et Lee Friandler. En fait, comme jeune photographe dans les années 70, je regardais la couleur avec mépris, pensant qu’elle ne pourrait qu’être commerciale, loin de la photographie avec un coeur et une âme.

Cependant, au milieu des années 70, j’ai commencé à photographier en Haiti et en Jamaïque, ainsi que le long de la frontière US-Mexique-, j’ai alors réalisé que quelque chose manquait – ce sentiment de lumière brûlante et de couleurs intenses de ces mondes. À cause des endroits où j’avais choisi de photographier – des endroits où la couleur semble être une partie intégrante de la culture et où la vie est souvent vécue penchée et dans la rue – j’ai découvert une manière de travailler avec des couleurs vibrantes, saturées.

J’ai commencé à réaliser que travailler en couleur n’est pas seulement à propos de la couleur. La couleur est émotion. Si le noir et blanc vient du coeur ou de la tête, « la couleur vient du ventre » comme le disait le photographe Belge Harry Gruyaert.

Alex Webb

Couleurs sensuelles

Mes premières années en photographie étaient exclusivement en noir et blanc. J’étais persuadé à l’époque que c’était la seule manière de voir le monde en photo. Je crois maintenant que c’était surtout de l’ignorance et un manque de culture en photo. J’ai développé un travail en couleur quand j’ai souhaité passer professionnel, pour donner plus de cordes à mon arc et pouvoir répondre à plus de demandes.

Maintenant que je vis à Salvador de Bahia, je ne pourrais pas imaginer cette ville sans une couleur que je trouve sensuelle, qui me prend à la gorge. Je travaille actuellement sur un projet qui ferait un lien entre les villes coloniales de Salvador et de Carthagène des Indes en Colombie. Son titre : « My soul so cool by the bath of light ». Ce bain de lumière, je crois bien que c’est la couleur.

Photo by Alex Webb