5 leçons de photographie avec Ernst Haas
Je suis heureux de pouvoir vous présenter une sélection de photos d’un des photographes que je préfère, qui fait partie des artistes dont j’essaye humblement de m’inspirer dans ma photographie. Les photos d’Ernst Haas sont plus que des photos extraordinaires, ce sont des émotions que j’aimerais arriver parfois à transmettre. Étudier le travail d’Ernst Haas est un plaisir infini, j’espère que ces quelques citations pourront également vous inspirer.
Ernst Haas est un photographe autrichien et américain précurseur de la photographie couleur. Entré dans l’agence Magnum par l’intermédiaire de Robert Capa, Ernst Haas est particulièrement connu pour avoir offert une vision unique et intemporelle de New York en couleur. C’est d’ailleurs le titre du dernier livre assemblé par le Ernst Haas Estate, qui est malheureusement déjà épuisé. Son livre ayant connu le plus grand succès est nommé The Creation, qui fut tirée à plus de 350 000 exemplaires.
Voici une sélection de mes photographies préférées d’Ernst Haas, et de quelques unes de ses citations inspirantes.
La photographie est un voyage dans le temps
« Avec la photographie, un nouveau langage a été créé. Maintenant, pour la première fois, il est possible d’exprimer une réalité par la réalité. Nous pouvons regarder un tirage aussi longtemps que nous le souhaitons, nous pouvons l’approfondir et, pour ainsi dire, renouveler à volonté les expériences passées. »
La photographie est un art extraordinaire qui peut permettre d’aller très au-delà d’un simple souvenir. Une seule photo peut me transporter dans une rêverie lointaine, dans une ambiance et et une émotion indescriptible. Et en même temps, je suis aussi capable de littéralement voyager dans le temps et de me remettre dans un état d’esprit passé depuis longtemps, simplement en parcourant les photographies que j’ai prises d’une période donnée. Créer des photos intemporelles et chargées en émotion comme celles d’Ernst Haas est une de mes chimères en photographie.
Photo ©️ Ernst Haas
Photo ©️ Ernst Haas
Photo ©️ Ernst Haas
La photographie est facile, l’art est difficile
« Il y a presque trop de possibilités. La photographie est en proportion directe avec notre temps : multiple, plus rapide, instantanée. Parce que c’est si facile, ce sera plus difficile. »
« Il n’y a que vous et votre appareil photo. Les limites de votre photographie sont en vous, car ce que nous voyons est ce que nous sommes. »
C’est une réalité que j’ai eu du mal à comprendre pendant longtemps : à tout moment, à chaque instant, uniquement autour de moi, là où je suis et pas ailleurs, j’ai une possibilité infinie de photographies et des images extraordinaires qui attendent d’être prises. On a pas besoin d’aller là ou ailleurs pour prendre des photos, même si je trouve mon environnement proche banal et sans intérêt. C’est uniquement une manière de se projeter, le regard que je peux poser sur ce qui m’entoure, qui fera une photo digne d’intérêt. Si je ne sais pas voir des photos dans mon salon, dans mon jardin ou dans ma rue, des sujets que je connais le mieux, je ne peux pas espérer voir des photos intéressantes dans un lieu que je découvre.
C’est ce qui rend la photographie passionnante : faire une photo convenable, pour ne pas dire banale, est extrêmement facile. Et créer une image fascinante est extrêmement difficile, rare, précieux, souvent chanceux. Pourtant, ces deux photos sont exactement au même endroit.
Photo ©️ Ernst Haas
Photo ©️ Ernst Haas
Photo ©️ Ernst Haas
La photographie comme un nouveau langage
« Nous pouvons écrire les nouveaux chapitres dans un langage visuel dont la prose et la poésie n’auront besoin d’aucune traduction »
« Il n’y a pas de formule pour le style, mais il y a une clé secrète. C’est le prolongement de votre personnalité. La somme de cet ensemble indéfini de vos sentiments, de vos connaissances et de votre expérience. »
Comment décrire un poème de Baudelaire sans en détruire tout ce qui en fait un texte fabuleux ? C’est aussi toute la difficulté avec des photographes comme Alex Webb ou Ernst Haas, où la principale caractéristique est de proposer des images avant tout poétiques. On peut décrire, on peut analyser, mettre des mots sur ce que l’on ressent devant une image, mais rien ne rendra pleinement justice à la photographie d’Ernst Haas.
Au sujet du style, j’ai toujours du mal à fixer un photographe dans un seul genre de photos ou dans une seule manière de voir. Avec un peu d’expérience derrière moi, je suis aussi incapable d’établir un lien entre des projets anciens et ce qui m’occupe aujourd’hui. Les photos que j’ai déjà faites n’ont rien à voir avec celles que j’espère assembler, tout comme ma personnalité a évolué au fil du temps. Ainsi, je crois que ce n’est pas à moi de définir à proprement parler un style, je préfère travailler par projet et sur ce que j’espère raconter ou montrer. En tout cas, les projets sur lesquels je travaille, les photos que je suis amené à produire, et donc le style que je pourrais adopter à un moment donné, sont directement liés à ma personnalité.
Photo ©️ Ernst Haas
Photo ©️ Ernst Haas
Photo ©️ Ernst Haas
Proposer une vision du monde
« Je préfère être remarqué d’abord pour mes idées et ensuite pour mon œil… »
« Je veux qu’on se souvienne beaucoup plus d’une vision globale que de quelques images uniques parfaites. »
« Seulement une vision - c’est ce qu’il faut avoir. »
Il est difficile d’identifier la vision ou la volonté globale d’un photographe en analysant des photos uniques, aussi parfaites soient-elles. Mais simplement en assemblant une courte série comme celle de cet article, je crois pouvoir identifier une sensibilité et une intention créative, même si j’aurai du mal à le formuler avec des mots. Et puis, dès que vous ouvrez un livre pensé, écrit, assemblé par Ernst Haas, sa vision devient beaucoup plus claire avec la séquence de photos, la manière qu’il a de choisir et de séquencer ses histoires.
Je dois reconnaître ne travailler avec une vision globale que depuis peu de temps. Pour ce faire, je me suis fait aider par un spécialiste, Marc Prüst, qui accompagne des photographes dans leur démarche ou pour l’écriture ou l’édition d’un livre, entre autres activités. Cette démarche fut difficile, un chemin personnel ardu, où j’ai dû me regarder dans le miroir et me demander ce que je voulais vraiment raconter, pourquoi et comment. Je ne saurais trop vous recommander de vous faire aider si vous ne savez pas par où commencer.
Photo ©️ Ernst Haas
Photo ©️ Ernst Haas
Photo ©️ Ernst Haas
L’art est une nécessité personnelle
« Dans chaque artiste, il y a de la poésie. Dans chaque être humain, il y a l’élément poétique. Nous le savons, nous le ressentons »
« Chaque œuvre d’art a sa nécessité ; découvrez la vôtre. Demandez-vous si vous feriez cette image si personne ne la voyait jamais, si personne ne voulait jamais la voir. Si vous arrivez à un « oui » clair malgré cela, alors allez-y et n’en doutez plus. »
En enseignant la photographie, et plus spécifiquement en accompagnant des photographes sur une longue période, j’ai pris un plaisir infini à voir émerger des artistes. Au-delà de la partie financière et commerciale en photographie professionnelle, trouver la photographie qui vous intéresse change complètement votre perspective par rapport à votre pratique. À titre personnel, j’ai le sentiment d’avoir longtemps produit des photos d’abord pour ceux qui étaient mes clients ou mes partenaires, j’essayais de deviner les photos qui les intéresseraient eux.
J’avais déjà ressenti cela en écriture, mais en réalité rien ne remplace les photos que vous ferez si vous ressentez une absolue nécessité. Cela n’améliorera pas votre ratio de bonnes photos, mais vous irez chercher ces photos plus personnelles qui ne ressemblent qu’à vous.
Photo ©️ Ernst Haas
Photo ©️ Ernst Haas
Photo ©️ Ernst Haas
Et parce que je ne peux me résoudre à m’arrêter là, voici d’autres photos.
Photo ©️ Ernst Haas
Photo ©️ Ernst Haas
Photo ©️ Ernst Haas
Photo ©️ Ernst Haas
Photo ©️ Ernst Haas
Je pourrais continuer pendant des heures. Si vous en voulez plus, abonnez-vous au Ernst Haas Estate sur Instagram.
5 manières de combattre la peur en photographie de rue
La peur est notre principal adversaire quand on photographie dans la rue, même pour les meilleurs d'entre nous. Que ce soit la peur de gêner, la peur de rater, la peur de ne pas avoir le droit de prendre des photos, ou toutes les raisons que l’on se donne de ne pas aller faire une photo. Nous avons tous connu la peur à un moment de notre vie de photographe et cela peut être un véritable blocage qui nous empêche de progresser.
Il existe plusieurs manières de vaincre la peur, en voici quelques unes que j’apprécie particulièrement pour les avoir vu réussir chez quelques photographes.
1. Séparez la réalité de la perception
Dans la grande majorité des cas, les photographes que j’accompagne me donnent des raisons pour leur peur de photographier qui ne sont que des idées préconçues. Ces raisons sont déconnectées de la réalité, de ce qui se passe quand on va effectivement prendre ces photos au plus proche des gens.
Vous avez peur de ne pas être dans votre droit ? Si vous êtes dans un lieu public, connaissez votre droit à photographier. Vous avez peur d’être pris à partie ou d’une réaction violente de la part de vos sujets. Cela arrive, c’est incontestable, mais c’est extrêmement rare. Préparez-vous à répondre aux différentes situation qui se présentent à vous en photographie de rue en commençant par demander la permission.
La réalité de la pratique de la photographie de rue est beaucoup plus facile et agréable que ce qu’elle peut paraître, et il n’y a qu’un seul moyen de le constater : essayer.
Mon nom est personne - Paris, Juin 2021 - Photo Genaro Bardy
2. Identifiez ce qui déclenche votre peur
Analysez et déterminez ce qui a déclenché votre peur de photographier dans une situation particulière. Apprendre à l'identifier vous aidera à la combattre.
Personnellement, je me suis retrouvé il y a peu à devoir photographier au milieu d’une plage bondée. La plage était beaucoup trop courte pour que je puisse me balader discrètement. Je n’ai pas trouver de moyen d’arrêter la peur qui était la mienne : je craignais d’avoir l’air totalement déplacé, au milieu des bains de mer et de soleil de familles et d’enfants.
J’ai tout de même pris des photos, en demandant la permission, en expliquant ma démarche et en proposant des portraits à ceux qui étaient là et que je trouvais intéressants.
Mon nom est personne - Paris, Juin 2021 - Photo Genaro Bardy
3. Pensez à un moment réussi
Quand je photographie dans une situation où je sais pouvoir avoir peur de m’approcher, je pense à mes photos préférées, à celles que j’ai réussies parce que j’ai su apprivoiser ma peur. D’une manière assez évidente, je remarque que je génère plus de réactions positives chez ceux que je croise en photo si je suis de bonne humeur, souriant et avenant.
C’est simplement de la pensée positive et de la gratitude qui aide à transformer son état esprit. Cela aide à surmonter la peur, et généralement à passer un autre bon moment.
Mon nom est personne - Paris, Juin 2021 - Photo Genaro Bardy
4. Créez une nouvelle association
Rappelez-vous que le moment passera, et que la peur que vous ressentez passera également. Concentrez-vous sur l'issue positive de la situation, sur la photographie que vous pourriez réaliser, plutôt que sur ce qui est effrayant.
Faites attention à vos conversations intérieures, à ce que vous vous dites quand vous photographiez. Si vous ne le diriez pas à un ami, ne le dites pas à vous-même. Parlez-vous positivement et rappelez-vous de vos points forts, pourquoi vous aimez la photographie et ce que cela vous permet d’accomplir.
Mon nom est personne - Paris, Juin 2021 - Photo Genaro Bardy
5. Prenez ça comme un jeu
Trop souvent, j’ai pris la photographie sérieusement parce que j’ai décidé d’en faire ma vie professionnelle. Et aussi souvent, je repense à mes années de jeux-vidéo, une photo exceptionnelle est mon boss de fin de niveau et je suis dehors pour aller la chercher.
Amusez-vous, prenez simplement du plaisir à constater que le moment que vous passez et les rencontres que vous ferez en photographie de rue sont plus importantes que les photos elles-mêmes. Et cherchez des moyens de faire de meilleures photos en explorant de nouvelles manières de faire. La récompense est souvent proche quand on prend la photo comme un jeu.
Mon nom est personne - Paris, Juin 2021 - Photo Genaro Bardy
Vous voulez progresser en photographie de rue, trouver le style qui vous ressemble ou simplement surmonter vos peurs et réaliser de meilleures photos ?
J’anime un atelier de photographie de rue à Paris.
Amour, photographie et chocolat
Cécile du podcast Rencontres m’a laissé raconter mes petites histoires, notamment comment je suis devenu photographe professionnel :
Vous pouvez retrouver le podcast sur votre plateforme préférée :
Photo de couverture de François Capdville.
3 étapes pour définir un projet photo
Déterminer ou choisir un projet photo sur lequel travailler sur une longue période de temps peut être l’une des étapes les plus difficiles dans le parcours d’un photographe. Cet article est destiné aux photographes qui essayent de donner un sens a leur photographie, à ceux qui souhaitent explorer la photographie artistique, journalistique ou documentaire. Quel que soit votre avancée dans votre pratique, vous avez certainement compris que la photographie ne s’expérimente presque jamais avec des photos uniques, individuelles, sans aucune connection entre elles.
Que ce soit pour un client, une histoire, un livre ou une exposition, il est toujours nécessaire de penser la séquence de photographies, de construire à partir d’une idée ou d’un principe qui va permettre au spectateur de comprendre le message que vous portez. L’ensemble de photographies qui composent cette séquence, je l’appelle projet, mais ce pourrait être un sujet pour un média ou une exposition pour une galerie.
Pour avancer dans votre photographie, le mieux est de définir vous-même les sujets ou les projets personnels sur lesquels vous souhaitez travailler. Ce sera toujours plus satisfaisant de réaliser des photos que vous aimez voir, et qui portent le message que vous aimeriez transmettre. J’essaye ici de suivre un processus simple en trois étapes pour explorer vos options, vous devriez ainsi avoir un outil que vous pouvez immédiatement utiliser pour vous aider à avancer de manière significative.
Je vous propose trois étapes pour découvrir un projet photo personnel :
Choisir une idée
Créer un principe narratif
Aligner vos photos sur ce principe narratif
Choisissez une idée
À chaque instant, autour de moi, j’ai une possibilité infinie de photographies. C’est pour cela que toute photographie, que l’on veuille ou non, en dit autant sur le photographe que sur le sujet photographié. Selon le même principe, les possibilités de projet photo sont par essence infinies. De plus, il est à peu près certain que chaque sujet que vous choisissez a déjà été traité par des photographes, des auteurs ou des artistes avant vous.
Norman Vincent Peale peut nous éclairer sur le pouvoir du choix :
« Le plus grand pouvoir que nous ayons est le pouvoir de choisir. C'est un fait, si vous avez toujours tâtonné sous le poids des difficultés, vous pouvez choisir d'être joyeux, à la place. Vous pouvez décider de choisir le bonheur. Si vous avez tendance à avoir peur, vous pouvez la surmonter en choisissant d'avoir du courage. Le chemin et la qualité de la vie de chacun sont déterminées par les choix qu’il fera ».
Si je vous cite ici l’auteur le plus connu sur la pensée positive, c’est pour essayer de lever le dernier doute dans votre esprit : choisissez d’abord un projet ou un sujet qui vous plaît à vous. Ne vous laissez pas submerger par ceux qui aurait pu mieux traiter le sujet, ils ont eux-même été inspiré par d’autres artistes ou d’autres histoires avant eux. Choisissez l’idée que vous voulez défendre, le sujet que vous voudriez faire connaître. Choisissez ce qui vous passionne et apprenez à savoir pourquoi. Si vous ne savez pas pourquoi un projet vous intéresse, comment voulez-vous que cela concerne quelqu’un d’autre ?
En faisant un choix, vous vous donnez une direction. Une fois que vous déterminez une direction conforme à vos valeurs, vous commencerez à voir les photos qui y correspondent un peu partout. Si vous poursuivez dans cette direction avec sincérité, il n'y a aucune raison pour que vous ne puissiez pas accomplir votre objectif.
Pour déterminer cette direction, le sujet ou le projet que vous pouvez choisir, vous devez comprendre la différence entre ce que vous photographiez et le message d’une photo. Il est nécessaire de définir à propos de quoi seront vos photos pour donner une meilleure fondation à votre projet.
Alors, pour commencer, faites une liste de ce qui vous intéresse ; des choses que vous avez toujours appréciées, qui vous font vous sentir mieux, qui vous incitent à aller de l'avant. Vous aimez la nature ? Vous aimez la mer ? Aimez-vous aider les autres ? Un projet peut se définir aussi simplement que ça : “J’aime marcher dans la forêt”. C’est ce principe tout simple qui sous-tend le projet Borealis du photographe Jeroen Toirkens.
Peu importe ce qui vous intéresse, notez-le et répondez à ces questions :
Qu’est-ce que vous aimez faire ?
Qu'est-ce que vous aimez dans cette activité et pourquoi ?
Comment pourriez-vous ne faire que cela ?
Créez un principe narratif
L'étape suivante consiste à examiner la liste que vous venez d’écrire et à découvrir s'il existe un thème récurrent. Quoi qu'il en soit, essayez d'identifier un thème central avec une phrase déclarative courte et précise. Ce sera la prémisse de votre projet. Il peut s'agir d'une citation d'une personne célèbre ou d'une philosophie qui vous a influencé. Bien sûr, avec le temps, cette prémisse pourra évoluer, mais le principe restera la même.
À partir de cette prémisse, explorez les manières dont votre photographie pourrait l’exprimer, choisissez une forme narrative qui permettra de présenter ce projet ou ce principe. Pour développer cette idée, avez-vous besoin d’une série de portraits ? Devez-vous enquêter pour mieux comprendre, réaliser un reportage ? Cette idée est-elle liée à un lieu ? Auquel cas je vous suggérerai toujours de choisir des lieux facilement accessibles, proches de là où vous vivez, pour toujours pouvoir travailler sur votre projet sans le soumettre à un voyage. Tous les genres photographiques sont concernés, ce qui est important est qu’ils soient au service de votre projet, c’est à dire du message que vous avez défini. Vous pouvez bien sûr en combiner plusieurs, chacun s’adaptant aux canaux de diffusion que vous allez choisir.
Il sera également pertinent de mieux connaître les photographes qui ont déjà traité de ce sujet. Existe-t-il des livres photo qui ont été publiés ? Des reportages dans des publications plus ou moins prestigieuses ? Des expositions ont-elles déjà été proposées ? Pour chaque projet que vous trouverez, analysez comment les photos ont été réalisées et demandez vous pourquoi est-ce que le projet fonctionne. Tout le travail que vous proposerez sera une nouvelle pierre à un édifice déjà commencé. Il pourrait être intéressant de choisir un nouvel angle ou un nouveau message sur le sujet choisi, mais parfois vous préférerez vous mettre dans les pas de ceux qui vous ont précédé.
Enfin, choisissez les meilleurs canaux de diffusion de votre projet ou sujet. Chaque canal de diffusion a ses propres règles qui vont impacter l’édition, le choix des photos, la forme narrative la plus appropriée pour diffuser ce projet. Est-ce que vous allez le proposer à un média ou une ONG ? Est-ce que vous en ferez un Zine, voire un livre ? Est-ce que vous créerez un compte instagram uniquement pour ce projet ? Le cas d’Instagram est intéressant, maintenant qu’ils assument ne plus être une application de partage de photo. Il est facile de comprendre que le même projet ne sera pas expérimenté de la même manière dans des publications, des stories, des reels ou sur IGTV. Instagram est devenu tellement tentaculaire que vous devrez adapter la forme narative aux moyens que vous choisirez. Le principe est identique quel que soit le média choisi, vous devrez adapter la forme narrative qui sert le mieux votre projet.
Alignez vos photos sur ce principe narratif
La dernière étape consiste à tracer votre chemin vers votre objectif à commencer à produire les photos qui serviront le ou les principes narratifs choisis. En réalisant les premières photos qui répondent à votre objectif, vous aurez la satisfaction de voir le projet naître et grandir. Vous vous apercevrez également que les photos sont plus faciles à réaliser quand vous définissez une intention, quand elles répondent à un objectif précis.
La réalisation d’un projet personnel est particulièrement enthousiasmante, si vous avez défini une prémisse qui vous procure un grand plaisir.
Mon nom est Personne - Paris, juin 2021 - Photo Genaro Bardy
Minha alma no banho de luz - Salvador, sept. 2020 - Photo Genaro Bardy
La Ville Miraculeuse - New York, 2019 - Photo Genaro Bardy
Desert in Tokyo - 1er janv. 2018 - Photo Genaro Bardy
La peur est un bon signe
Place des abbesses, septembre 2008. Je m’en souviens comme si c’était hier, la peur m’a tellement marquée que je n’ai pas besoin de voir la photo pour sentir l’adrénaline monter. C’est pourtant la plus simple ou la plus idiote des anecdotes. Pour la première fois de ma vie, je m’apprêtais à demander à un jeune homme bien plus grand que moi si je pouvais le prendre en photo.
Je ne sais pas bien pourquoi je lui ai demandé à lui, spécifiquement. Il est peut-être juste passé au moment où j’ai pris mon courage à deux mains. Peut être que je le trouvais élégant ou original, peut-être avait-il un visage amical et une démarche pas trop pressée.
Il s’est arrêté, s’est retourné, a souri en répondant un simple : “si tu veux”. Dans mon souvenir, il aurait presque haussé les épaules. J’ai fait la première photo qui m’est passée devant les yeux, le coeur à cent mille. Je suis reparti surpris par tant de facilité, souriant à ce qui s’ouvrait maintenant devant moi.
Treize ans plus tard, après quelques centaines de milliers de photos, régulièrement dans la rue ou un lieu public, je peux vous dire que cette peur initiale est toujours là. Elle est amoindrie, elle est apprivoisée, je sais comment la surmonter, mais elle est toujours là. Cette peur est celle qui me souffle à l’oreille les mauvaises excuses pour ne pas aller faire ces photos : “je ne veux pas les déranger, je ne voudrais pas être vu, cette photo ne vaut pas le coup”. Je pourrais en citer deux cents autres, on trouve toujours des raisons de ne pas y aller, c’est toujours la peur qui nous freine.
C’est certainement une question de personnalité, je connais des photographes qui n’ont aucune peur apparente, ou qui se foutent éperdumment de comment les autres pourraient réagir. Pour moi, la photographie est un moyen de m’ouvrir sur les autres. Je parle, j’explique, je commente la scène, je pose des questions. Racontez-moi votre histoire, si vous avez le temps je l’aurai toujours pour vous.
Après avoir initié à la photographie de rue des centaines de photographes en voyage, dans les rues de New York, de Sienne ou de Paris, je sais que cette peur est toujours présente. La peur est le principal objet de mon travail de formateur pour les débutants en photographie de rue, quelle que soit la personnalité qu’ils adoptent une fois cette difficulté initiale franchie.
Il y a quelques semaines, au début du second jour de ma formation à Paris, j’identifiais Maria, une participante qui n’avait pas réussi à surmonter sa peur sur la première journée. Ses photos de la veille en étaient de faciles témoins. Je lui proposais de l’accompagner lors du d’ébut de notre marche, rue des petits carreaux, pour lui montrer la méthode et l’inciter à procéder elle-même juste après. Je cherchais à la débloquer, je n’ai pas été déçu.
La méthode lorsque l’on débute est toujours la même : demandez la permission de faire un portrait. Quand vous aurez demandé dix fois la permission, vous serez plus à l’aise pour passer à l’étape suivante : faire la photo PUIS demander la permission de garder la photo.
Je m’exécutais donc, Maria juste à mes côtés, je cherchais un personnage qui m’intéresse assez pour lui demander une photo. Avec l’expérience, j’ai appris à toujours aller vers celui ou celle qui me fait le plus peur. Non pas parce que la personne est menaçante, je cherche en réalité à écouter ma peur, parce qu’elle est toujours un signe.
La peur est le signe que j’ai vu une photo intéressante, que j’ai vu un personnage qui m’intrigue, pour des raisons que je n’ai même pas besoin d’analyser. J’ai peur de faire la photo justement parce que je sens qu’il y a une bonne photo à faire. Si je n’ai pas peur d’y aller, et bien c’est que je peux passer mon chemin et que le sujet ou la scène ne m’intéresse pas. Le monsieur d’un certain âge en train de boire un whisky en terrasse de la rue Montorgueil a été charmant, et je crois bien que la photo n’est pas mauvaise du tout.
La réaction de Maria a été foudroyante. Elle a commencé par aborder un couple d’américains qui lui ont signifié qu’elle pouvait photographier si elle ne les interrompait pas dans leur conversation. Une heure plus tard, je retournais chercher Maria tous les 1/4 d’heure pour qu’elle rattrape le groupe. Elle donnait ses coordonées à une jeune femme pour aller photographier un événement ou prenait le téléphone d’un basketteur dont elle avait mitraillé le match. Maria était débloquée et partait en souriant à l’aventure, quand quelques heures plus tôt elle n’osait pas lever la tête de l’appareil pour parler à des inconnus.
C’est aussi simple que ça. Une fois apprivoisée, la peur devient le signal qu’une photo qui m’intéresse se cache quelque part par là. À chaque fois que je cède à la peur, en réalité je manque une occasion d’avoir une excellente photo. Présentée ainsi, la peur est ma meilleur alliée en photographie de rue.
La peur est un bon signe.
Mon nom est Personne - Parisiens, Juin 2021 - Photo Genaro Bardy
Mon nom est Personne - Parisiens, Juin 2021 - Photo Genaro Bardy
Mon nom est Personne - Parisiens, Juin 2021 - Photo Genaro Bardy
Mon nom est Personne - Parisiens, Juin 2021 - Photo Genaro Bardy
Le syndrôme de l’étranger
De retour à Paris pendant deux semaines, j’ai eu la chance de pouvoir photographier tous les jours dans ces rues que je connais si bien. Après deux ans sans voir Paris, j’ai posé un regard neuf sur la ville et le quartier où je passais vingt ans.
Dans mes valises, sous les yeux, j’ai pris avec moi l’habitude d’observer plus franchement la lumière. Le soleil de juin à Paris ne pourrait pas passer pour celui de Salvador, mais j’ai pu observer avec plus d’attention comment il transforme la ville. Les gens sont différents, plus nerveux qu’à Bahia et rarement présents dans l’instant. Le rythme est tonique, jusqu’à ce que les terrasses des trottoirs nous arrêtent. Le ton est sec, comme pour se protéger des autres, en quelques heures je vois tout ce qui a changé chez moi.
À dire vrai, j’ai pu expérimenter ce que les expatriés ne connaissent que trop bien : je suis devenu étranger partout. À Salvador je serai toujours le Français, comme photographe on me demandera toujours si je connais Pierre Verger. À Paris, je retrouve les années passées sans me reconnaître dans une identité. Personne n’est Parisien, on le devient.
Le syndrôme de l’étranger est une mentalité que l’on transporte en voyage, que l’on expérimente furtivement en vacances. Il est toujours plus facile de photographier les autres quand on ne vit pas là. Pourquoi ? Parce que mon état d’esprit est différent, parce que j’ai soif de découvrir, de goûter, parce que j’ai faim de garder un souvenir. Parce que j’ai l’excuse de l’étranger, je peux photographier. C’est absurde. Si je ne suis pas capable de photographier dans mon jardin, comment est-ce que je pourrais prétendre sortir de vraies photos ailleurs ?
Il n’est pas plus facile de photographier ici ou là, selon que l’on soit étranger, apatride ou touriste. Il n’est pas possible de photographier en passant, il me faut absolument prendre le temps de la photo. Je veux prendre le temps d’être là, prendre à bras le corps la ville, me poser devant ceux qui y vivent et accepter d’être vu, photographiant.
Je suis Breton, je suis Français, je suis Parisien, mon nom est Italien ou Espagnol. Je suis étranger, je suis de Bahia, mon nom est Personne quand je suis à Paris.
Mon nom est Personne - Parisiens, Juin 2021 - Photo Genaro Bardy
Mon nom est Personne - Parisiens, Juin 2021 - Photo Genaro Bardy
Mon nom est Personne - Parisiens, Juin 2021 - Photo Genaro Bardy
Mon nom est Personne - Parisiens, Juin 2021 - Photo Genaro Bardy
Mon nom est Personne - Parisiens, Juin 2021 - Photo Genaro Bardy
Mon nom est Personne - Parisiens, Juin 2021 - Photo Genaro Bardy
Mon nom est Personne - Parisiens, Juin 2021 - Photo Genaro Bardy
Mon nom est Personne - Parisiens, Juin 2021 - Photo Genaro Bardy
Mon nom est Personne - Parisiens, Juin 2021 - Photo Genaro Bardy
Mon nom est Personne - Parisiens, Juin 2021 - Photo Genaro Bardy
Photographie de rue et droit à l’image : peut-on tout publier sur Internet ?
Le droit à l’image et les droits du photographe qui pratique dans la rue, ou dans tout autre lieu public, sont très mal compris. Un épisode récent d’une rencontre entre un photographe de rue et mon amie Salome Lagresle en fait malheureusement une belle démonstration. Le droit à photographier dans la rue est peu ou pas connu du grand public et attire beaucoup d’animosité sur les réseaux sociaux.
Je vais tenter de vous transcrire ici les faits de cet épisode en faisant abstraction de mon amitié pour Salome et de mon amour inconsidéré pour la photographie de rue.
Tout a commencé avec ce tweet :
On oublie tout le passage ou il m’insulte evidemment
— Salomé Lagresle (@salomelagresle) May 31, 2021
Aucune réaction en commentaire de ce tweet n’est exacte
Salomé est animatrice d’émissions de télévision et sur JV.com, elle est suivie par beaucoup de monde et les réactions initiales des personnes qui la suivent rentrent dans une ou plusieurs de ces catégories :
Le photographe n’aurait pas le droit de la prendre en photo.
Le photographe n’aurait pas le droit de diffuser les photos prises.
Le photographe devrait demander un consentement avant de prendre une photo.
Salomé pourrait s’opposer à la conservation de la photo, sa diffusion ou sa commercialisation éventuelle.
Salomé ne devrait pas diffuser la photo du photographe, elle s’expose au problème qu’elle soulève.
Je serais même tenter de passer sous silence l’insulte ou l’incitation à la violence, mais c’est relativement fréquent dans ces mêmes commentaires.
Pas une seule de ces phrases n’est exacte, ni conforme à la loi ou à sa jurisprudence. La loi protège le droit d’expression artistique qui prévaut sur le droit à l’image, si la personne est dans un lieu public. Le droit à l’image est opposable uniquement dans le cas où la personne photographiée peut prouver un préjudice manifeste dans la publication de la photo.
Le droit d’expression artistique prévaut sur le droit à l’image
C’est un problème que très peu de monde soit au fait de cette réalité : la photographie de rue comme pratique artistique permet de prendre des photos dans un lieu public, diffuser voire même commercialiser ces photos, même si la personne est isolée sur la photo et reconnaissable.
J’ajouterais que le texte issu du site Service-Public.fr sur le droit à l’image contribue lui-même à la confusion, puisque le consentement à la diffusion y est inscrit, dans le cas d’une photo prise dans un lieu public si la personne est isolée et reconnaissable. Voici l’extrait du texte capturé ce jour :
Le texte est limpide, si le photographe souhaite diffuser la photo de Salomé, il aurait besoin de son accord. Nous allons voir que ce n’est pas si simple.
Une chose est déjà sûre, le photographe a le droit de prendre la photo et de la conserver s’il le souhaite. Le refus d’effacer la photo par le photographe n’est pas très élégant, mais il est tout à fait dans son droit.
La jurisprudence François Marie Banier protège l’expression artistique
Ceci étant établi, il a été signalé dans commentaires de ce tweet que la Jurisprudence dite François Marie Banier permet dans le cas d’une pratique artistique de se dispenser de l’autorisation.
Le texte sur le “Droit à l’Image” du service Public n’est pas un texte de loi, il se sert de plusieurs textes de loi comme référence :
LOI n° 2020-1266 du 19 octobre 2020 visant à encadrer l'exploitation commerciale de l'image d'enfants de moins de seize ans sur les plateformes en ligne
Code civil : articles 7 à 16-14 respect de la vie privée (article 9)
Code pénal : articles 226-1 à 226-7 Atteinte à la vie privée
Code pénal : articles 226-8 à 226-9 Atteinte à la représentation de la personne
Code de procédure civile : articles 484 à 492-1
Le texte du Service Public étant une interprétation de la loi, c’est donc bien à la jurisprudence de nous éclairer sur la question, et elle est limpide elle aussi.
Voici la Jurisprudence François Marie Banier, issue du site Droit et Photographie de Joëlle Verbrugge, référence nationale en la matière :
Les faits de cette affaire sont les suivants : Le photographe (et par ailleurs romancier) François-Marie Banier a publié un livre de photographies intitulé « Perdre la tête » (Editions Gallimard, ISBN 978-2070117543).
Or, il se trouve que la personne photographiée n'a pas du tout apprécié de ne pas avoir été consultée avant la publication dans un livre qu'au surplus elle résumait en une publication montrant essentiellement des « marginaux et exclus » et qualifiant semble-t-il l'ouvrage de « Musée des horreurs », et a assigné l'éditeur sur le fondement des articles 9 (droit au respect de la vie privée) et 1382 (responsabilité civile extra-contractuelle) du Code civil.
Déboutée par le Tribunal de Grande Instance, elle a interjeté appel ce qui a amené la Cour d'Appel de Paris à prononcer un arrêt qui paraît important dans ce conflit constant entre les notions de respect de la vie privée et de liberté d'expression.
La Cour, dans ce cas, précis, a en effet fait primer le principe de liberté d'expression, en considérant que « ceux qui créent, interprètent, diffusent ou exposent une oeuvre d'art contribuent à l'échange d'idées et d'opinion indispensable à une société démocratique » avant de relever que « le droit à l'image doit céder devant la liberté d'expression chaque fois que l'exercice du premier aurait pour effet de faire arbitrairement obstacle à la liberté de recevoir ou de communiquer des idées qui s'expriment spécialement dans le travail d'un artiste, sauf dans le cas d'une publication contraire à la dignité de la personne ou revêtant pour elle des conséquences d'une particulière gravité » (CA Paris, 5/11/2008, 06/03296, 1. de C. C/ Gallimard).
Reste donc pour tout photographe, sur base de cette jurisprudence, à espérer que la situation personnelle de la personne photographiée n'entrainera pas, suite à la publication de la photo, « des conséquences d'une particulière gravité »... mais il s'agit malgré tout d'une avancée considérable dans l'analyse de ces principes contradictoires.
Pour ma part je peux donc à mon sens envisager la publication de ma photo...
Source : La jurisprudence ne perd pas la tête
Par conséquent, il me semble que dans le cas présent, Salome ne peut s’opposer à la prise de la photo, ni même à sa diffusion ou commercialisation.
Le photographe mis en lumière ici pourrait certainement se retourner contre Salome pour la diffusion de sa photo sans son consentement, mais il aurait alors à prouver le préjudice subit par cette publication.
J’ai essayé ici de rester factuel, sans donner mon opinion sur le sujet ou sur la manière qu’ont eut les intervenants de faire savoir leur droit ou ce qu’appellerait la morale. Néanmoins, je ne peux que me réjouir que la photographie de rue comme expression artistique soir protégée ainsi. Il serait bon que la page du service public fasse également connaître que le droit d’expression artistique prévaut sur le droit à l’image, pour éviter la méconnaissance flagrante de la loi par tous ceux qui ne sont pas photographes.
Pourquoi choisir l’auto-édition pour un livre photo ?
Je suis en pleine semaine de lancement de mon nouveau livre Minha Alma no Banho de Luz, ou plutôt de sa campagne de financement. C’est la 4ème fois que je me lance dans cette entreprise, avec 2 succès et 1 échec relatif jusqu’à présent. La première fois je finançais une exposition, la deuxième je ratais mon objectif mais trouvais un éditeur pour mon livre Ville Déserte, la troisième je permettais au livre La Ville Miraculeuse (textes de Marie Lemeland) d’exister.
J’ai maintenant assez de recul pour bien connaître les différences entre le travail avec un éditeur et les affres de l’auto-édition. Voici 5 raisons pour lesquelles je persiste à lancer mes livres sans aucune aide extérieure ou presque.
Mes deux premiers livres :
Ville Déserte et La ville miraculeuse, financés sur Kickstarter ici et ici.
Le livre est le meilleur véhicule pour la photographie
On pourrait considérer qu’une exposition ou un musée est le plus bel écrin pour la photographie. Je leur préfère le livre qui est une expérience à part. Le temps passé dans un livre est total, le lecteur se plonge dans la photographie et les textes comme on expérimente un film au cinéma. L’attention est de tous les instants et vous avez un temps long pour votre narration.
Il a été montré que le temps maximum passé devant des photos à une exposition était de 5 secondes, la moyenne étant autour de 2 secondes. Ce temps peut être beaucoup plus long dans un livre si vous arrivez à captiver votre lecteur, à l’emmener dans une narration ou un univers visuel.
Après, c’est peut-être simplement une opinion très personnelle. J’ai un grand amour pour les livres, j’ai une passion illimitée pour la photographie, pour moi le livre photo est tout ce que je voudrais faire en photographie. Le livre photo est même la raison d’être de toutes mes activités, c’est mon objectif principal. Je veux arriver à sortir un livre par an, quelque soit le moyen. Je préfère mettre mon énergie dans une campagne de financement plutôt que dans la recherche d’un éditeur, à cause de la raison suivante :
Le livre photo est un marché de niche
Quand je préparais la sortie du livre Ville Déserte, je discutais avec 4 éditeurs en même temps intéressés par le projet. J’espérais pouvoir tirer profit de ces différents contacts, en réalité il n’en fut presque rien. L’un de ceux qui ont finalement refusé notre collaboration m’expliquait avec beaucoup de franchise que le marché du livre photo était trop risqué, même avec un projet séduisant et qui avait fait beaucoup de presse.
La réalité est que les livres photo sont soit des très gros succès où tout le monde veut ce livre sur sa table basse, soit des tirages assez confidentiels. En travaillant avec un éditeur pour un premier livre, vous pouvez espérer un contrat de droit d’auteurs de 8 à 12% du Chiffre d’Affaires Éditeur.
Mais le chiffre d’affaires éditeur vient après la TVA (5,5% du prix), le distributeur (l’entreprise qui présente votre livres aux libraires) et donc le libraire. Les trois intervenants principaux se séparent le gateau en trois, votre contrat de 8% devient un contrat de 2,4% du prix de vente.
Beaucoup d’éditeurs proposent des financements participatifs
Une fois ce principe établi, reste à déterminer le tirage minimum pour que l’opération soit viable. Un peu d’expérience dans l’impression m’amène à constater qu’en dessous de 3 000 exemplaires, c’est compliqué d’être rentable. Ajoutez à cela le coût de la direction artistique, de la mise en page, du marketing, des relations presse de l’éditeur, un livre photo représente au bas mot un budget de 12 000 Euros, souvent beaucoup plus.
Ce qui amène des éditeurs plus petits, avec moins de frais de structure, à proposer des séries beaucoup plus petites pour des budgets plus réduits. Mais quasiment tous vous proposeront… un financement participatif pour financer l’opération. En d’autres termes, vous aurez un peu d’aide pour la création, la fabrication et la promotion du livre, mais le travail sera quasiement identique à celui que demande l’auto-édition. Il suffit de constater que quasiment tous les photographes que je vois se lancer dans l’aventure passent par un financement participatif.
Je préfère tout maîtriser et garder la faible marge qui peut être générée.
Ne faites pas un livre photo pour l’argent
Avec ou sans éditeur, créer un livre photo représente un volume de travail conséquent. Sans même parler de la conception du projet et de la production des photos, l’édition, le séquençage, la photogravure, l’écriture et donc la promotion du livre prennent un temps fou. C’est un temps passionnant, mais de grâce ne pensez pas à votre taux horaire.
Un livre photo est un accomplissement personnel. C’est un bel objet, une belle expérience que vous proposez à ceux qui vous suivent. Ce peut être une histoire importante, passionnante, utile pour ceux qui sont concernés. Ce peut être une oeuvre d’art qui n’appelle pas plus de commentaire. C’est toujours une grande aventure.
Si vous êtes professionnel, c’est la plus belle carte de visite que vous puissiez présenter. J’ajouterais que réaliser une campagne de financement participatif vous oblige à communiquer beaucoup sur une courte période de temps, ça vous oblige à sortir du bois et à vous adresser aussi à des clients potentiels. Au final, je pense que c’est un cercle vertueux pour l’économie fragile du photographe indépendant.
Décider de tout
Pour mon nouveau livre, mon expérience du procédé d’auto édition me permet de tout maîtriser de A à Z. J’ai déjà été confronté à tous les écueils dans la production de mes précédents livres, je sais maintenant où je veux aller et je ne veux pas toujours avoir à en discuter ou convaincre un éditeur de ma vision. Travailler avec un éditeur est toujours un travail collaboratif.
Attention, j’échange avec d’autres personnes et j’aime discuter de mes choix, mais j’aurai toujours la décision finale. Ce livre est photographié, écrit, mis en page, édité et distribué par mes soins. Seule la direction artistique originale et l’impression sont laissés à d’autres sur ce projet. Si vous avez la chance de pouvoir avoir un réseau ou une communauté qui vous suit pour financer une petite série de 300 à 500 exemplaires, je crois vraiment que l’auto-édition est le meilleur moyen d’être heureux de son livre photo. Je suis moins distribué, mais je décide de tout et suis capable alors de réaliser exactement ma vision pour ce livre.
Vous avez vu mon nouveau projet ?
Si vous êtes arrivés jusque là, j’espère que vous avez pris le temps de regarder mon nouveau projet de livre. J’ai lancé la campagne de financement hier et au moment où j’écris ces lignes une vingtaine de contributeurs ont déjà participé.
Peut être que cette histoire peut vous intéresser ? Cliquez ici pour découvrir le projet.
Ce livre deviendra j’espère mon troisième livre photo, et vous pouvez soutenir le projet en partageant cette page - cliquez ici.
Le coeur secret de ce qui est connu
Choisir les photographes qui vous inspirent est à mon avis une des étapes les plus importantes pour votre progression dans cette pratique. Si vous suivez ma production de photo à Salvador, vous ne serez pas surpris d’apprendre qu’Alex Webb est celui qui me guide dans mon exploration photographique.
Je suis pleinement concentré sur le livre que je vais vous présenter mardi prochain, mais je souhaitais tout de même vous partager quelques vers du livre Slant Rhymes qu’Alex Webb a écrit et photographié avec sa femme Rebecca Norris Webb.
La traduction qui suit est exécutée par mes soins, les photos sont issus du livre Istanbul, City of a Hundred Names d’Alex Webb.
« A slow, ambling walk seems the right rhythm for photographing a city. Its easy pace lets me to drift through the streets, my instincts alert but my mind wandering. Walking allows me to absorb a city and to lose myself in a city.
And all the while, its unhurried tempo keeps me open to whatever I may encounter around the next corner —the unexpected, the unknown, or sometimes the secret heart of the known. »
« Une marche lente et saccadée semble être le bon rythme pour photographier une ville. Ce rythme est facile, il me permet de dériver, mon instinct prêt et l’esprit libre. Marcher me permet d’absorber une ville et de me perdre dans une ville.
Et alors, ne pas être pressé me laisse ouvert à tout ce que je pourrais rencontrer au prochain croisement : l’inattendu, l’inconnu, ou parfois le cœur secret de ce qui est connu. »
Photo Alex Webb - Istanbul, City of a Hundred Names
Photo Alex Webb - Istanbul, City of a Hundred Names
Photo Alex Webb - Istanbul, City of a Hundred Names
Photo Alex Webb - Istanbul, City of a Hundred Names
Le champ du possible
Le temps est arrivé de fermer la page de ce projet sur lequel je travaille depuis trois ans. En réalité deux ans si je pars de l’idée du livre, mais trois si je pars de la date de la plus ancienne des photos. Car il s’agit d’un livre, dont je ne vous dirai pas beaucoup plus aujourd’hui.
Assemblage - Photo Genaro Bardy
Je voudrais vous parler aujourd’hui du procédé qui m’amène jusqu’à cette dernière page. Le temps est arrivé de mettre un point final et de proposer enfin ce livre aux yeux de ceux qui voudront bien s’y pencher. Ce procédé est toujours baucoup plus long que ce que j’imagine quand je commence.
Quand j'arrive à un point où j'ai accumulé suffisamment d'images et que j'ai l'impression qu'un projet mène quelque part, je commence à assembler les images physiquement. Je les imprime toutes, quatre à cinq fois plus que ce que contiendra finalement le livre. J’utilise des murs, le sol, des carnets et j’assemble des séries, je commence la narration. J’organise mieux ma réflexion avec des tirages et des pages qui se tournent.
Manipuler une maquette, le faire physiquement, m'aide à voir le champ du possible, c’est ma manière d'apprendre ce que signifie mon idée de départ. Ce début de mise en page influence fortement les photos que je produis ensuite pour compléter le projet.
Une maquette est un outil puissant pour vérifier la cohésion d'un projet et créer un rythme. Je crois que ce travail se crystallise aussi dans un titre. Le titre que je vous montre ici n’est pas le titre final. Déjà, il est en anglais, ce qui n’aurait pas beaucoup de sens avec l’objet sur lequel je travaille.
Ce titre, c’est en réalité une phrase lue dans ‘Ask the Dust’ de John Fante, une phrase qui me hante depuis deux ans :
« So an evening comes, and what to do with it, my soul so cool from the bath of words, my feet so solid upon the earth, and what are the others doing, the rest of the people of the world? »
My soul so cool from the bath of words. Je lisais ce passage à Cartagène des Indes, où la lumière si particulière ressemble étonnamment à celle de Bahia que je croyais unique. J’ai changé les mots pour la lumière et me suis arrêté sur cette idée que l’âme pourrait être tranquille dans un bain de lumière.
J’ai eu tellement d’attermoiements, d’hésitations, de doutes sur ce que devait être cet objet et cette expérience. Mais je suis heureux de pouvoir vous dire que tout mon temps est maintenant consacré à ce livre jusqu’à son lancement, qui est prévu le mardi 25 mai 2021. Je vous le présenterai en direct et pourrai répondre à toutes les questions que vous pouvez vous poser à son sujet, à 19h dans La Petite Fabrique de Photographie.
J’espère vous y voir, et continuer à explorer ensemble le champ du possible.
1ère maquette, créée par Bastien Bouvier