La ville sans fin
Explorer Tokyo est une histoire sans fin. Si Tokyo commence les yeux écarquillés, elle donne vite le sentiment de ne jamais finir, d’avoir toujours quelque aventure à proposer, quelque soit le quartier dans lequel je me trouve.
Tokyo a toutes les caractéristiques d’un endroit familier, d’une ville que je crois connaître. Je reconnais le gigantisme de New York ou de Shanghai, je ressens la douceur mystique de Rome, la gastronomie de Paris, je me perds dans des malls qui pourraient être à Singapour. Mais dans son ensemble, Tokyo est Sui Generis, unique en son genre.
Les sensations qui cohabitent sont extrêmes, pleines de contrastes. Je me sens comme un enfant qui ouvre à peine les yeux et qui ne voit que le contraste. C’est ce contraste permanent entre des expériences qui ne vont pas ensemble qui me donne la sensation presque instantanée d’être perdu, d’avoir perdu chacun de mes sens.
On se plairait à peindre Tokyo comme un espace de coercition terrible avec la robotisation, le consumérisme galopant, la déprime contrainte, l’esclavage salarié et la culture Japonaise comme une apologie du repli méditatif et de la soumission, mais Tokyo est aussi une ville excentrique, rebelle, moqueuse et désobéissante. Ainsi je vous propose de vous perdre avec moi dans Tokyo et de suivre les traces d’une expérience de 36 heures dans cette ville interminable.
Photo Genaro Bardy - Tokyo, 2017
Le son du silence
Se perdre dans Tokyo en marchant est le meilleur conseil, il y a trop à faire, autant laisser le hasard décider. Depuis la gare centrale de Tokyo, j’avance vers le centre d’affaires surplombé de tours qui chatouillent les nuages. La première déstabilisation vient du décalage entre ce que je vois et ce que j’entends. La vie s’agite devant mes yeux mais le silence est partout, c’est incompréhensible.
Les rues sont pleines de trafic, pourtant je crois voir glisser les voitures autour de moi. Les trottoirs sont occupés mais personne ne semble pressé. Aucune animosité, pas de klaxons ou de chauffards, aucun cri, aucune voix qui dépasse. Le bruit est bien présent, mais partout le calme est apparent. C’est un sentiment étrange, unique.
Photo Genaro Bardy - Tokyo, 2017
Photo Genaro Bardy - Tokyo, 2017
Le calme permanent ne peut être une conception, une décision politique. Ce doit être une culture, une qualité partagée par le plus grand nombre, les Japonais sont calmes parce qu’ils ont été éduqués ainsi. Je vais en recevoir une confirmation frappante, alors que je me dirige vers le temple de Meiji Jingun, plus grand temple Shintoïste de la capitale.
Meiji-jingu est un vaste sanctuaire au centre du parc Yoyogi, dans le quartier de Harajuku. Pour y accéder une immense allée de terre est bordée d’un jardin impérial délicatement entretenu. En cette saison de fêtes de début d’année le chemin pour accéder au sanctuaire est bondé, des milliers de familles viennent célébrer le cycle naturel et le retour de la lumière en ce début d’hiver. Il n’y a pas de temple qui puisse accueillir ce flux continu de prières, chacun attend son tour. Et pourtant ce qui semble être un million d’âmes avance doucement, en ligne et à petit pas, dans un calme religieux. Le respect et le silence paraissent naturels, mes voisins m’apprennent ce proverbe qui les caractérisent le mieux :
[かんにんはいっしょうのたから,
kannin wa isshou no takara]
« la patience est un trésor de la vie »
Proverbe Japonais
Prières au temple Meiji-jingu - Photo Genaro Bardy - Tokyo, 2017
Photo Genaro Bardy - Tokyo, 2017
Dans un contraste saisissant, la sortie du parc marque le début d’un des quartiers les plus commerçants de Tokyo. Un temple de la consommation aussi agité que bruyant. Quand la curiosité m’amène dans un scintillement de lumière, le volume sonore devient extrême, presque insupportable. Les machines à Jackpot ou de jeux vidéos incompréhensibles remplissent une salle immense, la cacophonie est totale.
Photo Genaro Bardy - Tokyo, 2017
Un temple bondé traverse les années dans un silence total, à quelques mètres le bruit et la fureur sont le temple des paradoxes de la vie occidentale.
À perte de vue
Quand je prends de la hauteur depuis Tokyo Tower ou Tocho, le siège métropolitain, le vertige est double : l’horizon est lui aussi totalement rempli de béton. A perte de vue des immeubles blancs, la ville est compacte, dense, interminable. Quelques performances architecturales ressortent de la baie de Tokyo, mais l’ensemble paraît uniforme. C’est une répétition d’immeubles qui donne l’impression de perdre la vue dans un labyrinthe infini.
Photo Genaro Bardy - Tokyo, 2017
Photo Genaro Bardy - Tokyo, 2017
Il y a peu de villes aussi impressionnantes visuellement que Tokyo : photogénique, télégénique, la ville offre un immense panorama de ressources optiques, d’angles inattendus. La seule sensation qui domine depuis les hauteurs est d’être serré, entouré d’un entassement de béton et de verre. Au loin, le mont Fuji, point culminant du Japon, domine l’horizon et rappelle que la ville s’est bien construite dans un environnement naturel.
Au niveau de la rue, il n’y a pas que le gigantisme qui vous fait sentir infiniment petit. La foule est rappelée partout par l’omniprésence des enseignes, la publicité est incomparablement plus développée que partout ailleurs. Je suis stupéfait par la quantité d’annonces visibles, leurs différentes formes se succèdent sans interruption des deux côtés de la rue.
Photo Genaro Bardy - Tokyo, 2017
Les annonces des grands commerçants de Shibuya sont encore plus grandioses. Le carrefour le plus fréquenté du monde assomme par la quantité de voitures et de piétons, quand je lève la tête pour respirer je ne parviens à rien regarder d’autre que des publicités, mariée à ce que l’on doit reconnaître pour être la plus belle écriture du monde. Devant une telle quantité de voitures et un tel flot de musiques, j’ai l’impression que le monde entier défile devant les yeux. C’est un spectacle hypnotique qui déroute, épuise ou émerveille, mais qui ne laisse pas indifférent.
A la nuit tombée, quand les enseignes s’illuminent, on ne peut trouver une maison sans enseigne électrique. La nuit ne donne plus l’impression de cycle naturel, la lumière n’est pas une commodité pour se déplacer, elle éblouit par ses messages. Il est vraiment étonnant de voir toutes ces annonces accrochées aux portes des maisons, aux poteaux qui bordent les rues dont les fils électriques qui les alimentent paraissent tentaculaires ou sur des cabines spéciales suspendues dans les airs.
Et au détour des gratte-ciel bordés d’enseignes lumineuses de Shinjuku, je tombe sur un bloc de petites maisons d’à peine 2 étages. Ce minuscule quartier est coincé entre la voie ferrée, les centres commerciaux et la gare la plus fréquentée du monde, c’est un îlot qui est resté deux cents ans en arrière, un de ceux où l’on découvre le véritable goût de Tokyo une fois la nuit tombée.
Photo Genaro Bardy - Tokyo, 2017
Le goût de Tokyo
Les Japonais divisent la nuit en plusieurs soirées successives, avec un sens pratique remarquable, chacun étant libre de s’en écarter quand il le souhaite. La “première soirée” est assez calme, elle commence tôt, vers 18h. On mange dans un restaurant, on discute, on boit modérément.
Le lieu est exigu. C’est à peine si on s’y tient à six, et ce soir ce sont quinze personnes qui s’y serrent en riant. Derrière le comptoir, Jitsuko accueille les clients d’un grand sourire : “Irasshaimase. Bienvenue”.
Le soir commence à peine, les derniers trains ne sont pas encore passés. A intervalle régulier, juste au-dessus de nos têtes, cent tonnes de ferraille annoncent le vacarme du retour chez eux des travailleurs. Les quatre murs se mettent à trembler, les tables vibrent dans une petite musique de verres de saké et des discussions qui ne s’arrêtent jamais. On parle fort ou on se tait, on sirote son saké dans la fureur des trains et des phrases.
Photo Genaro Bardy - Tokyo, 2017
Jitusko me propose son fameux kanimiso, une assiette de cervelle de crabe. Deux petits bols de porcelaine, une rondelle croquante de radis blanc, mon voisin commande sa deuxième bouteille de Saké, la nuit est lancée.
La deuxième soirée, de 21 à 23 heures environ, est le début des choses sérieuses. D’abord on trouve un bar ou une nomi-ya, sorte de pub japonais où la principale occupation est de boire tout en faisant semblant de manger.
Quand la troisième soirée commence, les esprits sont déjà bien échauffés. Ceux qui veulent attraper le dernier train courent comme s’ils étaient poursuivis par la morale. à peine disent-ils au revoir, un petit salut de la tête et ils s’éclipsent dans la grande ville. Je suis dans un de ces bistrots comme on n’en trouve qu’à Tokyo, niché entre la voie ferrée et ce petit groupe de maisons à deux étages perdu au milieu des gratte-ciels de Shinjuku. Le temps moderne les a oubliés là, entre le fer, le métal et le verre.
On s’y retrouve tard, quand les autres bars ferment, que les derniers trains sont partis, qu’une nuée de taxis verts, jaunes, oranges parcourt la ville, traçant dans la nuit leurs trajectoires lumineuses. Quelquefois, on s’y donne rendez-vous, mais la plupart du temps tout le monde s’y retrouve au hasard des longues tables en bois vieilli.
Ceux qui restent font semblant d’hésiter, on peut déjà les considérer comme perdus. On se fait juste un peu prier de partir, et il convient déjà de trouver un nouveau bar ou un karaoké. Traverser la nuit se fait en chanson, rien de mieux pour s’évader l’esprit que de rejoindre le monde où l’absurde et l’incroyable deviennent la norme.
Desert in Tokyo - 1er janv 2018 - Photo Genaro Bardy
Enfin vient le moment décisif, l’heure où le cercle se resserre, où les limites sont franchies. Les soirées terminent le plus souvent dans des appartements, où les compagnons de route s’écroulent dans un salon étranger. Bientôt, il ne restera plus que moi et Tokyo, comme une affaire personnelle.
C’est à cette heure tardive de la nuit qu’il m’est offert de vivre l’expérience gustative la plus particulière de mon voyage. Je ne m’abandonne pas à la nuit et décide de rester éveillé jusqu’au départ le lendemain. Je me dirige en taxi vers Tsukiji, le marché au poisson du quartier des pêcheurs.
Immense dédale, Tsukiji est le temple de la gastronomie nippone, repaire de tous les gourmets, négociants et restaurateurs du pays. Il ouvre ses portes dès 5h30 et arriver tôt le matin est le seul moyen de découvrir les espaces réservés aux professionnels qui s’agitent dans un ballet fascinant, chaos ordonné où s’échangent 2 900 tonnes de poissons, coquillages et fruits de mer chaque jour.
Photo Genaro Bardy - Tokyo, 2017
Photo Genaro Bardy - Tokyo, 2017
Dans les rues adjacentes, le poulpe, la coquille saint-jacques ou le saumon sont grillés dehors à même les rues, devant les entrées des meilleurs restaurants de Sushis au monde. Aux premières lueurs du jour je n’ai pas à attendre, à tout autre moment il faudrait prendre son mal en patience.
A l’intérieur des restaurants on croirait un voyage dans le temps. Dans un décor calme de bois ancien, une douzaine de chefs préparent les plats à quelques centimètres devant moi. Les sushis de Tsukiji constituent le plus grand sentiment de fraîcheur que j’ai pu connaître, ce n’est plus un repas, c’est un bain salé dans l’océan.
« Les gens qui s’amusent n’ont pas de temps libre »
Déjà la foule prend possession des petites rues de Tsukiji, il est temps pour moi de poursuivre ma route, de quitter les contrastes de Tokyo qui se retrouvent jusque dans sa philosophie populaire. Le proverbe ancestral qui correspond le mieux à Tokyo : 遊び人暇なし asobininhimanashi - « Les gens qui s’amusent n’ont pas de temps libre ». C’est un double sens qui désigne les possibilités infinies de la ville la plus peuplée au monde, autant que le manque de temps qui condamne ceux qui en profitent.
Photo Genaro Bardy - Tokyo, 2017
Photo Genaro Bardy - Tokyo, 2017
Photo Genaro Bardy - Tokyo, 2017
Desert in Tokyo - 1er janv 2018 - Photo Genaro Bardy
Savoir être chanceux
Tous les conseils que vous pourrez trouver pour améliorer vos photos sont acceptables, intéressants à explorer. Améliorer ses photos est une recherche fastidieuse. C'est aussi l'intervention de la chance. La chance suprême, magique. Pas le hasard. Une photo exceptionnelle est à la fois provoquée et imperceptible.
Ne cherchez pas trop à réaliser une image parfaite. Tous les principes que vous étudierez pour améliorer vos photos seront soudainement anecdotiques à la prise de vue, où le temps manquera toujours. La chance vous informera de sa présence si vous savez reconnaître des bonnes photos. La chance vous dira : "tiens, regarde". Comme une flèche en plein cœur, vous saurez. Mais uniquement si vous savez aussi reconnaître la chance et son intervention.
Pour provoquer la chance, travaillez vos prises de vue à l'édition en devenant le plus exigeant possible. Même si c'est impossible, essayez d'oublier le moment que vous avez passé et regardez vos photos pour ce qu'elles sont, pas pour ce qu'elles représentent seulement pour vous. Est-ce que ce que vous ressentez est effectivement présent et bien décrit par la photo ? Si vous avez un doute, c'est qu'il n'y a pas de doute : la photo est ratée.
Afin de laisser la chance vous informer de sa présence, vous devez être ouvert et capable de réagir à une action en mouvement perpétuel. Et vous devez apprendre à disqualifier une photo si la chance n'est pas intervenue.
Photo Genaro Bardy - Salvador da Bahia - Nov 2020
Photo Genaro Bardy - Salvador da Bahia - Nov 2020
Cinéma et Photographie - En direct le 17 décembre 2020
Je reprends La Petite Fabrique de Photographie, ma petite émission sur la photographie produite depuis mon bureau :) Je compte en proposer plusieurs épisodes, mais je n'aurai probablement pas le temps d'en produire avant le mois de Janvier. Je vous tiens au courant pour la suite, d'ici là voici la bande-annonce pour cet épisode spécial Cinéma qui aura lieu le 17 décembre 2020 à 19 heures, heure Française, sur ma page Facebook : facebook.com/genaro.bardy.photographer
Le mariage des coïncidences
La vie est souvent une comédie, et la photographie peut en révéler des scènes fascinantes par la juxtaposition. Je propose rarement des photos avec des scènes explicitement drôles ou avec des associations comiques. Quand je photographie dans la rue, je cherche à assembler, à lier des éléments qui sont sur différents plans ou qui coexistent dans le cadre.
Avec un peu de chance, un heureux hasard et l'habitude de la pratique, on peut juxtaposer et trouver un rythme ou un motif dans une photographie. À la prise de vue je n'ai pas le temps d'y penser, je fonctionne purement à l'instinct. Mais à l'édition rien ne me semble plus important que l'analyse et la recherche de moments synchrones.
Je me demande : est-ce que cette photo représente une harmonie ? Une tension ? Un conflit ? Parfois, je trouve des éléments ou des personnages qui se répondent sans le savoir.
Une juxtaposition est souvent un mariage de coïncidences.
La contrainte rend créatif
Le programme L'Étincelle prend fin dans quelques semaines, et tous les participants sont plus ou moins en confinement, que ce soit en France, en Suisse, en Allemagne ou aux Pays Bas.
Je leur propose chaque semaine de commenter leurs photos suite à des exercices créatifs. Beaucoup ont relevé la difficulté à pratiquer la photographie quand on ne peut sortir de chez soi qu'une heure et à un kilomètre pour prendre l'air.
Je sais la difficulté de la situation sanitaire en France et en Europe en ce moment, l'urgence dans laquelle vivent les hôpitaux, les malades qui s'accumulent, et aussi les graves conséquences sur l'économie et la vie quotidienne. La situation au Brésil où je vis n'est pas plus enviable.
Pourtant, je soutiens aux participants du programme que toutes les contraintes du monde ne doivent pas nous arrêter dans notre photographie. Nous ne pouvons pas photographier plus que ce que nous vivons, c'est une philosophie que d'accepter ce qui se présente à nous et c'est un principe que j'encourage à suivre : nous devons nous concentrer sur ce que nous pouvons faire. Si je ne peux photographier qu'ici, j'essaierai d'en tirer le meilleur.
La contrainte comme révélateur
Je dirais même que c'est la contrainte qui rend créatif, si l'on se force à dépasser les limites que nous voyons à nos capacités. Quand on débute en photographie, la limite est technique, l'appareil photo est notre première contrainte. Une fois la technique à peu près comprise, on essaye de remplir le cadre et on commence à penser à comment le remplir, par la composition et la nature si particulière du plan d'une photo. Certaines techniques de composition sont objectivement meilleures que d'autres, quelque soit le genre pratiqué. Bien composer, ce peut être une contrainte.
Si je veux raconter une histoire, si je cherche un principe créatif que je pourrais appliquer sur une série, un projet ou un livre, c'est une contrainte. C'est même toute l'idée des exercices que je donne aux participants à ce programme de formation : je leur donne des contraintes pour révéler une créativité.
Photo Genaro Bardy -
On photographie d'abord ce que l'on vit
À titre personnel, le premier confinement à Salvador de Bahia a duré cinq mois. J'ai commencé par participer au maximum au exercices que je proposais, à la maison. Et puis je décidai de raconter une histoire toute simple, intime, personnelle, car nous attendions la naissance de notre fille Luna. Enfin, j'ai continuer à photographier dès que je sortais, pour la moindre course, même si ça devait être quinze minutes dans un supermarché.
La photo ne s'arrête jamais, et nous aurons toujours des contraintes. Nous avons d'abord les limites que nous voulons bien nous mettre, les raisons que nous nous donnons pour ne pas photographier. Je ne vous dis pas d'absolument proposer un journal de confinement comme tout le monde, je souhaite juste souligner qu'une crise peut aussi être une opportunité. Si vous voulez photographier ou progresser dans votre démarche, vous pourrez toujours le faire. On photographie d'abord ce que l'on vit.
Photo Genaro Bardy
Dépasser ses limites
Depuis quelques mois, j'arrive à m'organiser des journées entières de photographie dans les rues de Salvador, tous les dix jours. J'essaye d'apporter la touche finale au livre dont je vous parlerai bientôt et qui prend forme. Cette semaine, je suis sorti avec une conviction : je ne m'approchais pas assez de mes sujets, des personnes que je rencontrais. J'ai réalisé que le fait d'avoir une go-pro sur le torse pour vous montrer mes shootings me limitait.
J'ai décidé pour la journée d'abandonner la go-pro et d'aller au contact des gens, d'aller leur parler. Je vous rassure, avec un masque et une distance suffisante. En dépassant cette limite, j'ai certainement passé une des meilleures journées de photographie à Salvador, de par la qualité des photos que j'ai réussi à sortir pour mon projet, et pour les rencontres qui m'ont été permises.
Quelque soit la contrainte qui se présente, nous sommes finalement tous seuls à nous mettre des limites. Ces limites doivent nous apprendre à chercher à les dépasser. Il y a des millions de photos à prendre à un instant donné. Tous les choix que nous ferons, les outils que nous choisirons, seront toujours des contraintes. C'est la contrainte qui rend créatif.
Photo Genaro Bardy - Passion parking de supermarché
Cinéma et Photographie - Queen's Gambit
Je continue l'exploration de la cinématographie et de la composition dans les grands films. Après les valeurs de plan et les angles et points de vue, je vous propose ici l'analyse de la cinématographie d'une mini-série récente que j'ai adoré : Queen's Gambit (désolé, la traduction Française "Le jeu de la dame" est médiocre pour un joueur d'échecs).
Les amis de LogLine ont extrait des différents épisodes de Queen's Gambit certains plans merveilleux. Ils mettent en valeur le travail remarquable du Réalisateur Scott Franck et du Directeur de la Photographie Steven Meizler. On pourrait certainement aussi souligner la qualité du design et des costumes, mais nous concentrerons sur les éléments de composition et comment ils sont utilisés dans cette histoire.
Spoiler Alert : si vous n'avez pas vu Queen's Gambit, déjà qu'est-ce que vous foutez ici ? Il est temps de l'engloutir. Nous ne révélerons pas de détails du scénario, mais une image vaut parfois mille mots.
Symétrie - Créer un équilibre quand la moitié du cadre est identique (ou presque) à l'autre côté
Nombre d'Or - Les éléments intéressants sont dans la zone d'intersection,
souvent au centre pour attirer l'attention
Encadrement - Utiliser des cadres naturels pour les sujets
La règle des tiers
Notons que la règle des tiers n'est pas une règle, mais un outil :)
Règles des tiers - Les centres d'intérêts aux intersections
Règles des tiers - Les centres d'intérêts aux intersections
Règles des tiers - Les centres d'intérêts aux intersections
Règles des tiers - Les centres d'intérêts aux intersections
Symétrie
Symétrie - Créer un équilibre quand la moitié du cadre est identique (ou presque) à l'autre côté
Symétrie - Créer un équilibre quand la moitié du cadre est identique (ou presque) à l'autre côté
Cadre dans le cadre
Cadre dans le cadre - Utiliser des cadres naturels pour les sujets
Cadre dans le cadre - Utiliser des cadres naturels pour les sujets
Composer en triangle ou Pyramide
Pyramide - Placer les sujets ou éléments pour qu'ils forment un triangle
Pyramide - Placer les sujets ou éléments pour qu'ils forment un triangle
Le Nombre d'Or
Nombre d'Or - Les éléments intéressants sont dans la zone d'intersection,
souvent au centre pour attirer l'attention
Nombre d'Or - Les éléments intéressants sont dans la zone d'intersection,
souvent au centre pour attirer l'attention
Nombre d'Or - Les éléments intéressants sont dans la zone d'intersection,
souvent au centre pour attirer l'attention
Composition Circulaire
Circulaire - Placer les sujets ou éléments pour qu'ils forment un cercle dans le cadre
Circulaire - Placer les sujets ou éléments pour qu'ils forment un cercle dans le cadre
Circulaire - Placer les sujets ou éléments pour qu'ils forment un cercle dans le cadre
Contrastes
Contrastes - Trouver un contraste entre le sujet et l'arrière-plan
Contrastes - Trouver un contraste entre le sujet et l'arrière-plan
Contrastes - Trouver un contraste entre le sujet et l'arrière-plan
Lignes directrices
Lignes directrices - Les lignes naturelles emmènent le spectateur dans le cadre
Lignes directrices - Les lignes naturelles emmènent le spectateur dans le cadre
Profondeur
Profondeur et distance - Utiliser le premier plan, un plan intermédiaire et un arrière-plan pour créer de la profondeur, du contraste et du sens
Profondeur et distance - Utiliser le premier plan, un plan intermédiaire et un arrière-plan pour créer de la profondeur, du contraste et du sens
Profondeur et distance - Utiliser le premier plan, un plan intermédiaire et un arrière-plan pour créer de la profondeur, du contraste et du sens
Répétition et motifs
Répétition et Motifs - Trouver des éléments qui se répètent comme des lignes, formes ou couleurs
Répétition et Motifs - Trouver des éléments qui se répètent comme des lignes, formes ou couleurs
Juxtaposition
Juxtaposition - Placer les sujets dans des positions adjacentes ou opposées
pour créer des différences et du sens.
Juxtaposition - Placer les sujets dans des positions adjacentes ou opposées
pour créer des contrastes et du sens.
Juxtaposition - Placer les sujets dans des positions adjacentes ou opposées
pour créer des différences et du sens.
Voilà une bonne manière de travailler sa composition et de développer son regard, avec une bonne série !
Si vous en voulez encore, poursuivez avec ces deux articles :
Le jour où ma vie a changé
Il y a dix ans déjà, j'avais une envie irrépressible de continuer à faire de la photo autant que possible. Je voulais que ça devienne ma vie, mais n'avait aucune idée comment y parvenir. Ma rencontre avec une photographie m'a fait basculer en quelques secondes, voici comment.
À l'époque, j'allais voir toutes les expositions de photographies qui se présentaient. Quand la Bibliothèque François Mitterrand proposa "La Photographie en 100 Chefs d'Oeuvre", je n'hésitai pas une seconde. Entre des photos de Diane Arbus, William Eggleston, Garry Winogrand ou Henri Cartier Bresson, dont je ne connaissais presque rien et qui deviendront pour certains des inspirations de tous les jours, je m'arrêtais net devant la photo numéro 73. J'étais pétrifié, sidéré par une photo et son auteur.
Après avoir contemplé la photo d'un mandarin de pierre au Sichuan, je m'approchais pour en voir la description et le texte qui l'accompagnait. Quand je vis l'auteur de la photo, mon sang ne fit qu'un tour. L'auteur de cette photo était Victor Segalen, mon arrière-grand-père.
Victor Segalen est une figure imposante de la famille, qui a marqué toutes nos générations jusqu'à ce jour. Il se trouve que j'ai été élevé par son fils cadet, Ronan, mon grand-père, qui savait mieux s'occuper de ses garçons que de ses filles. De Victor Segalen, je connaissais surtout ses romans, ses tentatives de prix Goncourt, ses poèmes qui ont bercés mon adolescence, ses voyages et son exploration de l'anthropologie, sa relation avec la Chine du début du 20ème siècle. Je savais aussi les controverses, comment la vie sur la route et dans les livres s'était dissolue loin de ses enfants qu'il avait pour ainsi dire abandonnés. Je connaissais son accident, qui mit fin précocement à sa vie dans une forêt, un livre de Shakespeare à la main. Il était mort d'une blessure qu'un médecin aurait dû savoir soigner, cet accident avait tout l'air d'un suicide.
Je savais qu'il avait pris des photos dans ses voyages en Chine, mais certainement pas que quelqu'un pourrait les considérer comme chefs-d'œuvre du début de l'histoire de la photographie.
Ce choc visuel et émotionnel a persisté quelques années jusqu'à ce que je vive pleinement de la photo. Cette photo était comme un phare que je gardais en point de mire : on photographie ce que l'on vit. Si je veux photographier, je dois d'abord vivre.
Je reviens parfois sur le catalogue de l'exposition "La Photographie en 100 Chefs-d'œuvre" (toujours disponible, cliquez ici) pour chercher l'inspiration ou apprendre un bout d'histoire des grands maîtres qui le composent. Voici la page de la photo numéro 73, celle de Victor Segalen, mon arrière-grand-père.
Sichuan. Zhaohuaxian, mandarin de pierre
- 31 mars 1914 Tirage sur papier baryté
31 mars [1914] [...]
[Hien] sud 5 li [Kou Pai che lang mou] "Tombe très ancienne du Chelang Pai, stèle tumulaire détruite, mais [che jen, che ma] (homme de pierre, cheval de pierre) encore conservés", dit le T'ong tche, qui place cette tombe avant son énumération dynastique.
Nous allons donc au sud, 5 li. C'est en réalité au sud sud-est 5 li, au pied de la colline sud. Parmi la haute avoine verte, six blocs usés : du sud au nord : deux hommes, deux lions (?), deux chevaux.
Des deux hommes, celui de l'est garde encore sa tête et mesure 1,80 m, mais il est enterré jusqu'aux genoux. Les deux lions assis sont petits et sucés par la pluie. Les chevaux, taille petite, ont laissé tomber la partie inférieure de la tête ce qui leur allonge le cou comme un canard. Grand harnachement. Queue pilier, ventre évidé (ce qui détourne d'une grande antiquité).
Le bonnet de l'homme s'orne en arrière d'une volute qio pourait être caractéristique ; et d'une mentonnière : ce pourrait être Ming ou T'ang. L'usure de cet abominable grès ne permet pas d'en décider.
Simple rapport à établir, en somme simple jalon, entre l'adjectif [kou] (ancien), trouvé pour la première fois dans un texte en place d'un nom de dynastie ; et ce qu'on trouve en pleins champs, sans stèle ni tertre au milieu de l'avoine verte.
Victor Segalen -Feuilles de route, dans Œuvres complètes, éd. par Henry Bouiller, Paris, Robert Laffont, coll. "Bouquins", 1995, t. I, p.1047-1048
La distance en photographie - par Todd Hido
Je prends enfin le temps d'ouvrir le livre de Todd Hido : On Landscapes, Interiors, and the Nude - ce livre est plein d'enseignements et je découvre Todd Hido comme professeur de photographies. Je dois vous dire, je ne connaissais que peu le travail de Todd Hido au delà de son premier livre House Hunting. Todd Hido est aussi professeur au California College of the Arts et ses enseignements sont remarquables.
En introduction, Todd Hido détaille le procédé qui amenait au choix de la couverture de son premier livre. Ce texte est passionnant car il est accompagné de la planche-contact et du choix de la photo en question. Todd Hido y parle de position et de distance en photographie, qui sont bien sûrs chargées de sens.
Emmet Gowin me dit un jour : "la photographie est à propos de la position". J'utilise beaucoup cette perspective diagonale. Il y a un point de fuite ou un coin. En fait, je crois que dans mon livre il n'y a qu'une seule photo qui soit prise en face comme le ferait Walker Evans. Quand on photographie un espace, c'est utile d'avoir une perspective pour faire entrer le spectateur dans la photo. La ligne diagonale crée de la profondeur, et la profondeur fonctionne souvent pour décrire un environnement. En quelque sorte, les lignes diagonales étendent votre photographie vers l'infini.
Todd Hido dans On Landscapes, Interiors, and the Nude
Photo Todd Hiddo - Couverture de
La planche contact de Todd Hido - dans
Photo Todd Hiddo -
Certains décrivent mon travail comme celui d'un "voyeur". L'endroit où je me place avec mon appareil donne cette impression de voyeur. Je suis suffisamment en retrait pour que nous (le spectateur et moi) soyons à une distance respectable de la maison. Peut-être que nous ne sommes pas trop près parce que nous ne sommes pas supposés être là.
J'ai toujours utilisé cette distance étrange qui dit : "Je ne suis pas d'ici." Les spectateurs ressentent cette distance et deviennent plus conscients de ma présence comme photographe/voyeur. Je les place dans la même position - une position qui encourage un certain type de regard.
En deux paragraphes, Todd Hido montre et démontre l'importance de la position en photographie. Au moment de la prise de vue, la photographie est avant tout un exercice physique, le moindre déplacement transforme une composition. Cette planche contact est limpide, tous les plans sont acceptables, mais pour Todd Hido une seule est parfaite avec les diagonales qui donnent de la profondeur et un point de vue particulier.
Todd Hido explique également l'importance du spectateur dans l'édition de photos. On choisit des photos en les analysant pleinement, en pensant au moindre détail, jusqu'à ce que signifie la distance et comment elle influence le sentiment du spectateur. Une grande rigueur dans l'édition est nécessaire, cela demande un travail conséquent. Todd Hido est réputé pour être un bourreau de travail, pour atteindre un niveau remarquable pour chacune de ses photos.
House Hunting ne contient que 26 photos en 56 pages... Mais comme il le dit si bien : "All Killers, No Fillers" (trad. : Que des tueurs, pas de remplissage).
Une histoire du temps qui passe
L’arrivée au Rajasthan est intense, à Delhi la vie est dense, compacte, il se passe toujours quelque chose devant mes yeux. En transit pour une journée avant de partir traverser le Rajasthan, j’ai à peine le temps d’être étouffé par cette ville bruyante, fumante de pollution avec ces milliers de regards que je croise. Dans nos vies bien réglées par un agenda je me laisse porter par le temps qui s’accélère en voyage. On ne peut jamais se calmer quand on voyage, c’est l’agenda qui dicte le temps. Récupérer son bagage, trouver un taxi, check-in, dormir, check-out, attraper un avion. Le temps est accéléré quand on ne l’observe pas.
Je débute ma traversée du Rajasthan par Jaipur, une autre mégacité qui n’est ici qu’une capitale de Province. A force de voir cette densité de poussière et les milliers de personnes dans les rues on se prend à croire que toute l’Inde est surpeuplée, qu’elle ne se calme jamais. Et puis, quand on pénètre dans le Jantar Mantar, commence un nouveau rapport au temps. Il ne me quittera plus de tout le voyage.
Photo Genaro Bardy - Udaipur, Rajasthan, 2015
Photo Genaro Bardy - Jaipur, Rajasthan, 2015
Photo Genaro Bardy - Varanasi 2015
Le temps mesuré
Le Jantar Mantar est un observatoire astronomique établi à Jaipur, construit à l’intention du gourou de Jai Sing II dans le but d’établir les thèmes astraux et de déterminer les moments les plus propices pour les grands événements, mariages ou déplacements. C’est également le plus grand cadran solaire au monde. Je suis personnellement au Rajasthan pour réaliser des photographies, pour ramener chez moi l’âme de ce qu’ai pu voir. Derrière mon boitier, j’ai déjà un rapport au temps différent du visiteur habituel de ces lieux, car le temps photographique est plus long. La composition photographique prend du temps, c’est un travail de recherche et d’observation en temps réel qui vous absorbe, on ne voit pas le temps défiler. Mais ce temps est prévu, j’anticipe toujours ce temps nécessaire à la prise de vues. Ici c’est le sujet qui m’absorbe et fait ralentir le temps.
L’architecture est gigantesque, treize cadrans solaires, un pour chaque signe astrologique et un monumental qui dicte l’heure au dixième de seconde près. Le soleil de plomb est bien présent et je peux suivre sur ces crans minuscules au sol les secondes défiler. Je n’ai jamais eu le temps aussi bien matérialisé devant mes yeux, dans cet édifice imposant et majestueux. La rêverie dure de longues minutes, la chaleur est étouffante et me rappelle le travail nécessaire pour la construction de cet édifice certainement sous ce même soleil. Mes photographies d’architecture me font explorer les courbes, les lignes de chaque cadran solaire, l’histoire de cet édifice devient le poids du temps.
Passé, présent, futur. En physique, les scientifiques expliquent que c’est la même chose. Mais pour vous, pour moi, pour nous, le temps avance dans une seule direction: depuis nos attentes, à travers l’expérience et dans notre mémoire. Cette linéarité est appelé la flèche du temps, et certains scientifiques croient qu’elle ne progresse de cette manière uniquement parce que nous sommes là pour l’observer passer. Avec mes photos je suis un observateur du temps, les photographies sont un hommage aux puissants rois du passé, aux travailleurs qui ont construit ces cadrans solaires qui matérialisent le temps présent. Un hommage enfin aux décisions prises à partir d’eux. Qui n’a jamais été sous la contrainte d’une limite de temps ?
Photo Genaro Bardy - Observatoire Jantar Mantar - Jaipur, Rajasthan, 2015
Photo Genaro Bardy - Observatoire Jantar Mantar - Jaipur, Rajasthan, 2015
Le temps séparé
Le temps est un rythme personnel. Ma prochaine étape de ce voyage intérieur me montrera qu’il est différent pour chacun, que d’autres peuples vivent dans d’autres temporalités. J’arrive à Pushkar, ville moyenne du centre du Rajasthan, prise entre les montagnes avec le désert de Thar à l’ouest et la région tumultueuse de la capitale Jaipur à l’Est. Au coeur de la ville se trouve un lac entouré de temples qui est le principal lieu sacré de l’hindouisme après Varanasi (Bénarès). Au moment de Diwali, principale fête religieuse Hindoue, des milliers de familles effectuent le pèlerinage vers le lac de Pushkar. Pendant plusieurs semaines c’est un flot continu qui se presse pour se baigner dans le lac de Pushkar, le pèlerinage est un passage obligé pour toute famille hindoue respectable, tout le monde voyage en groupe et passe du temps dans cette ville qui décuple de taille, les tentes s’empilent dans les champs de sable autour de la villes. Avec cet afflux de monde tous les ans, Pushkar est aussi devenu le plus grand marché aux chameaux et aux chevaux d’Inde, qui sont utilisés jusque dans les villes pour le transport et l’agriculture.
Le marché de Pushkar est un véritable voyage dans le temps, la scène est biblique. Sur deux collines au bord de la ville se succèdent les troupeaux de chameaux, de tous les âges. La troisième est consacrée aux chevaux. Je me promène dans des allées de sables qui paraissent hors du temps. Les enclos éphémères sont en bois, bordés des tentes des propriétaires. C’est un émerveillement de tous les instants mais les animaux sont considérés comme des marchandises, déplacés ou montrés sans ménagements. Les hommes qui vivent ici sont avec les animaux en permanence, jour et nuit. Les collines sont animées, prises dans la poussières, l’odeur des animaux est prenante à chaque instant.
Photo Genaro Bardy - Foire de Pushkar - Rajasthan, 2015
Je passe deux jours dans cette immense foire, sans m’en lasser, tellement la variété de spectacle qui se présente devant moi est infinie, l’excitation est immense. Au détour d’un chemin de sable je vois un attroupement rassemblé, pas un seul touriste ne l’occupe, je comprends assez vite que ce sont des acheteurs qui se pressent pour une démonstration de chevaux. Les chevaux sont des Marwelis, cette race de chevaux courts et vifs qui paraissent tout de même puissants. Je suis au coeur du cercle qui s’est formé, observé sans hostilité par la foule alentour.. Et alors que j’ai posé mon genou à terre pour attraper mon appareil dans mon sac posé à mes pieds, au ras du sol, je vois un cheval plus nerveux que les autres se présenter devant nous. Son propriétaire l’excite sur le côté et son assistant qui tient le cheval a du mal à le contenir. Le cheval se cabre à plusieurs reprises, son mouvement est lent, puissant, et me paraît durer une éternité, je déclenche au moment où il est le plus haut, alors qu’il cache parfaitement le soleil pour une photo qui restera la plus belle de ce voyage.
Photo Genaro Bardy - Foire de Pushkar - Rajasthan, 2015
Ce matin je suis arrivé sur la foire de Pushkar avant le lever du soleil et j’ai profité d’un Chai, ce thé Indien très fort auquel ils ajoutent du lait, sur ce petit restaurant fait de bois et de tôle. Je regarde les allées et venues de cette foule de marchands qui se presse à l’aube d’une journée que chacun espère prospère. Je suis soudain harangué par un petit groupe qui entretient un feu à même le sol, et qui à forces de gestes et de sourires, m’invite à partager leur thé.. Avec cette curiosité réciproque qu’engendre la différence de nos vêtements, nous discutons de cette vie qu’ils mènent, si loin de la mienne. Nidhish m’explique qu’ils sont semi-nomades, qu’ils passent six mois de l’année sur la route à vivre sur les foires successives où ils font commerce de leurs chameaux. Une année coupée en deux, à nouveau je suis transporté par ce rapport au temps si différent de ces hommes qui vivent au rythme du soleil la moitié de l’année.
Photo Genaro Bardy - Foire de Pushkar - Rajasthan, 2015
Le temps spirituel
Continuant à mon tour mon propre nomadisme, je passe près d’un mois sur la route, entre le lac d’Udaipur, la ville bleue de Jodhpur, la ville dorée de Jaisalmer et le désert de Thar, mais rien ne pouvait me préparer au festival de Chandrabhaga. Jhalawar est une petite ville du sud-est du Rajasthan que l’on ne rejoint pas facilement, les routes y sont accidentées. Comme toutes les villes que j’ai croisées elle paraît surpeuplée, mais les bâtiments n’ont pas plus d’un étage et on sent la nature bien plus présente aux abords de la ville.
Une fois par an au coeur du mois de novembre, à la première pleine lune après Diwali, des dizaines de milliers de familles se rassemblent à Jhalawar pour le festival religieux qui mène à la rivière sacrée de Chandrabhaga. Le jour dit est appelé “kartik purnima”, tout ce que la ville compte de Folklore se rassemble dans une procession immense. La fanfare devance les danseurs traditionnels, des jeunes femmes en saris multicolores, les chevaux de la ville décorés de leurs plus belles parures. Je cours le long de cette procession pour tenter de prendre des photos mais suis pris dans le tourbillon de la foule.
Photo Genaro Bardy - Festival de Chandrabhaga - Jhalawar, Rajasthan, 2015
De part et d’autres dans les petites rues de Jhalawar des centaines de milliers de personnes se sont amassées pour les voir passer, applaudir et chanter. Les danseurs locaux m'entraînent dans leur pas, je passe mes caméras en bandoulière et les suis pendant une demi-heure de danse. Les sourires sont partout et la joie transperce la ville dans une ferveur indescriptible. Cette fête est une ivresse, elle se terminera de la plus belle des manières.
Photo Genaro Bardy - Festival de Chandrabhaga - Jhalawar, Rajasthan, 2015
En allant vers l’avant du défilé j’ai la chance d’arriver parmi les premiers à la rivière de Chandrabhaga. Au milieu d’un temple qui semble en ruine coule la rivière avec quelques pontons de fortunes. Les gens s'amassent et se pressent mais tout le monde semble calme. Le pèlerinage amènera chacun d’eux à se baigner dans la rivière pour accomplir le rituel dans les jours qui suivent, mais le jour de “Kartik Purnima" personne ne se baigne. Les femmes ont préparé des petits radeaux de bougies qui sont lancés un à un dans la rivière au moment où la nuit tombe, sous un ciel seulement éclairé par la pleine lune. La foule entière est en prière dans une communion saisissante, mes photographies deviennent une méditation.
Photo Genaro Bardy - Festival de Chandrabhaga - Jhalawar, Rajasthan, 2015
Photo Genaro Bardy - Festival de Chandrabhaga - Jhalawar, Rajasthan, 2015
Le temps qui reste
Le temps s’est-il arrêté ? J’ai le sentiment d’avoir passé une année au Rajasthan, d’avoir vécu tant de bouleversements. Ma mémoire fourmille de ces centaines de moments, mais grâce à la photographie je garde quelques instants. Par une seule image je cherche à la fois à contenir le mouvement du lieu et l’histoire de mon sujet. La prise de vue est un instant magique, une bonne photo requiert une concentration totale vers son sujet, une projection de soi-même dans une scène et en même temps un instant unique, furtif. Le rapport au temps du photographe est une quête éternelle, ou l’on essaye d’arrêter le temps et de le donner à voir aux autres. Croyez-moi, au Rajasthan on ne voit plus le temps qui passe, on fait partie du temps qui reste.
Photo Genaro Bardy - Pushkar, Rajasthan, 2015
Photo Genaro Bardy - Jaisalmer, Rajasthan, 2015
Photo Genaro Bardy - Jaipur, Rajasthan, 2015
Comment Zora Murff travaille sur un livre photo
Je souhaite partager plus de travaux de photographes contemporains, qui travaillent encore, plutôt que des grands-maîtres déjà passés à la postérité. Je vous propose donc de découvrir aujourd'hui le travail de Zora Murff en nous intéressant à la manière qu'il a de mener un projet photographique. Ce que j'appelle ici la réalisation d'un projet prend le plus souvent la forme d'un livre. Le livre photo est pour moi le meilleur véhicule pour la photographie, quelque soit le genre photographique ou les sujets traités. Si vous voulez constituer un livre intéressant ou cohérent, cela demandera une telle somme de travail qu'il prendra d'abord la forme d'un projet photographique pour son auteur.
L'une des meilleures ressources que j'ai pu trouver sur la réalisation de projets photographiques est le livre Photowork de la fondation Aperture, et je vous propose d'en extraire ici quelques enseignements du travail de Zora Murff qui y est présenté. Photowork contient en tout des interviews de 40 photographes et si vous voulez progresser dans votre démarche photographique, et lisez l'Anglais, je ne saurais trop vous le recommander.
L'idée du projet vient en premier
Pour moi l'idée vient en premier, avant de commencer à prendre des photos. Je ne suis pas très prolifique et je lis beaucoup, je recherche et réfléchis avant de m'embarquer dans un nouveau projet. Les idées sont éparpillées entre mes blocs, des bouts de papier, et mon téléphone. Quand je me sens prêt à recommencer à produire des images, je consulte ces idées et soit je les recrée, soit je garde mes yeux ouverts quand je photographie.
Zora Murff
Je trouve intéressant d'observer comment travaillent d'autres photographes, spécialement quand la pratique est radicalement différente. Personnellement les idées viennent en produisant des photos, par la déambulation, la sérendipité des rencontres ou une impression sur l'esprit du lieu. La lecture, les recherches et l'expérimentation viennent après avoir trouvé une idée.
Zora Murff procède lui d'abord par des lectures et des recherches et je trouve important de rappeler à quel point cette partie est importante dans le travail photographique. Quand je dois travailler ou écrire sur une nouvelle destination, je lis autant que je peux sur le lieu : des articles d'actualités, de la fiction par des auteurs étrangers ou des documentaires produits localement. Toute cette recherche vient nourrir une réflexion, et même si je trouve mes idées en photographiant, je dois me rappeler à quel point la photographie est influencée par mes connaissances et recherches sur un sujet.
Un projet photo est une introspection
Quand j'étudiais la psychologie, le premier jour d'un cours sur la méthode de consultation, le professeur nous a dit : "Avant de pouvoir aider qui que ce soit avec ses problèmes, il faut d'abord régler les vôtres". Mon approche dans la réalisation d'un projet est d'abord introspective, puis je me tourne vers l'extérieur. Mes projets commencent avec une série de questions, j'utilise la photographie comme un moyen de travailler sur ces réponses. Quand je sens que j'ai commencé à gérer mon enjeu personnel dans ce travail, je commence à faire ces connections externes.
Récemment, j'ai beaucoup pensé à certaines contradictions dans mon travail. J'écoutais un podcast qui expliquait comment le racisme scientifique est inclut dans les politiques migratoires. La rhétorique libérale est souvent utilisée pour déprécier la xénophobie. Mais pour travailler à la réconciliation, il faut bien se regarder dans le miroir pour devenir responsable de notre passé. Des mouvements comme Black Lives Matter ou Me Too ne sont pas nés d'un aveuglement à l'auto-critique. Ce qui arrive autour de vous a une grande influence sur ce que vous désirez produire.Zora Murff
Un livre photo en dit tout autant sur le sujet que sur son auteur. Je crois que la photographie est essentiellement une démarche introspective. La photographie est un langage rapide, presque instantané, mais les émotions auxquelles il fait appel sont tout aussi intenses. Je crois également que les sujets que l'on choisit de montrer sont importants, la photographie a une conséquence et porte un message social. Si je décide de photographier des phares avec un trépied, je suis malgré moi porteur d'un message sur le tourisme moderne. Le travail de Zora Murff me force à voir qu'il n'y a pas de photographie anodine. Le message d'un projet projet photo est tout aussi important que son contenu.
Le projet est-il plus important que les photos individuelles ?
Oui et non. Un projet photo est un véhicule intéressant, et je pressens que la photographie est sur le point de s'y résoudre. Je pense aussi que la croissance rapide de publication de livres photo - à la fois comme véhicule pour un projet et comme accomplissement personnel- engendre le sentiment que ce serait une règle en photographie. Mais je suis intéressé par ce que pourrait être la prochaine manière de présenter son travail.
À propos de la production de photos individuelles, je suppose que ça dépend de comment la personne travaille. Pour moi, J'évalue les images individuellement pour tout le temps repousser les limites du travail que je produis, que je sois dans la réalisation d'un projet ou dans la production d'une photo juste parce que.Zora Murff
Certaines photos du dernier livre de Zora Murff, 'At No Point in Between' (2019, malheureusement épuisé), peuvent paraître moins fortes. Un plan aérien en noir et blanc d'une zone pavillonnaire en bordure d'autoroute, des photographies de coupures de journaux, et beaucoup d'autres clichés à priori étonnants. Ces photos prennent tout leur sens uniquement dans le cadre du projet en question, de l'histoire qui est racontée. Je pense notamment au fabuleux domino visuel entre ces policiers américains qui prêtent serment et un immeuble abandonné avec la signalisation qui y répond.
Cependant la recherche de photos exceptionnelles est pour moi le quotidien d'un photographe, que ce soit dans l'analyse des photos, l'édition ou la constitution d'un projet photo. Chercher en permanence à améliorer des photos individuelles est ce que je trouve de plus intéressant. Mais parfois, on ne peut pas utiliser des photos exceptionnelles sans également raconter avec du contexte ou des détails qui mettent en valeur l'histoire.
Trouver sa voix
Si je souhaite que ma voix soit différente ? Tout le temps. Il y a tellement de travaux forts et qui ont du sens, beaucoup d'artistes que j'admire. Mais ma voix sera toujours ma voix. Je crois que c'est une autre manière de grandir comme artiste - ne pas copier le travail des autres - mais de trouver l'inspiration et de l'utiliser comme un outil pour se mettre un défi de produire quelque chose de nouveau et d'étonnant.
Zora Murff
Trouver sa voix unique en photographie est une recherche qui relève effectivement de l'inspiration d'autres photographes et de l'intérêt que l'on trouve à certaines photographies ou à des styles particulier. Il m'apparaît pourtant presque impossible de définir pour soi un style avant de commencer à photographier. Il me semble que le style est un commentaire a posteriori.
De la même manière, je n'imagine pas qu'il soit possible de vraiment copier le travail d'autres photographes, en tout cas dans le genre qui m'occupe le plus,
en photographie de rue. On peut analyser et éventuellement imiter une manière de produire des photos, et c'est même je crois recommandé pour trouver ce que l'on aime produire comme photos et où sa photographie se situe par rapport aux anciens, mais la copie est à proscrire.
Comment savoir qu'un projet est fini
Mes deux derniers livres Corrections (publié en 2015) et At no Point in Between (2019) ont été fabriqué en presque trois ans, y compris le temps consacré à la recherche. Cependant, chacun de ces livres étaient rattachés à mes études, donc il n'y avait pas vraiment de date limite.
Zora Murff
Voilà une question qui n'apporte pas de réponse simple : au bout de combien de temps ou de photos est-ce qu'un projet atteint son terme ? J'ai le sentiment qu'un projet ne se termine jamais vraiment, en tout cas pour moi je ressens que je suis plutôt celui qui s'est épuisé intellectuellement. Je crois que certains projets que je n'ai pas poursuivi ont pris fin d'eux mêmes, d'abord parce que je ne croyais plus avoir quelque chose à dire.
Les deux projets principaux sur lesquels je travaille actuellement sont en cours depuis déjà deux ans. J'espère pouvoir en sortir un d'ici la fin de l'année, mais je sais déjà que le second a probablement besoin d'une bonne année supplémentaire.









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