L'Art est une guerre : Ce que Kyiv m'a appris sur l'engagement
Amir Roti - Kyiv, 2014
Il y a des froids qui ne se contentent pas de geler la peau. Il y a des froids qui traversent le manteau, la chair, et viennent saisir l'os pour vous rappeler que vous êtes vivant, simplement parce que vous avez mal. L'hiver ukrainien de 2014 était de ceux-là.
Mais ce n'était pas la température qui me faisait trembler. C'était le mensonge.
À cette époque, je menais une double vie. Le jour, ou plutôt la semaine, je portais un costume bien coupé. Je travaillais dans une agence de communication et de relations publiques à Paris. J'avais un salaire confortable, une machine à café à grains, des réunions où l'on utilisait des mots comme "synergie" et "branding". J'avais repris ce travail par peur. Parce que la photographie, ma passion dévorante, ne payait pas mes factures. J'avais essayé, j'avais échoué, et j'étais rentré dans le rang.
Mais la nuit, et le week-end, je suffoquais. Je me sentais comme un imposteur assis derrière un bureau, je vendais du vent alors que je voulais voyager, voir et photographier.
Pendant une soirée arrosée au Prohibido de Montmartre, mon ami Jérémy Maccaud me dit qu’il a un sujet qu’il aimerait faire, mais je crois qu’il n’avait pas forcément le courage de partir seul. Je lui dis Banco. Jérémy me dit : « On part à Kyiv. Place Maidan. Je connais quelqu'un là-bas. »
Ce quelqu'un, c'était Amir Roti. Un ami d'enfance de Jérémy, un artiste français, un sculpteur de génie. Roti n'était pas allé en Ukraine pour regarder. Il y était allé pour faire. Il vivait là depuis six mois, au cœur du chaos, au milieu des barricades de pneus brûlés et des pavés arrachés.
J'ai posé des jours de congés. J'ai dit à mon patron que je partais en vacances. Quelle blague. On ne part pas en vacances dans une révolution. On part chercher ce qu'on a perdu chez soi.
Le Marbre et la Boue
Nous sommes arrivés à Kyiv dans une atmosphère de fin du monde et de nouveau monde. La ville portait encore les stigmates des affrontements violents de l'hiver. L'air sentait la suie froide et l'espoir désespéré.
Nous avons logé chez Roti. Sa maison était devenue un squat artistique, un refuge pour une communauté de créateurs qui avaient décidé que l'art n'était pas une décoration, mais une arme de résistance. Roti avait fait quelque chose d'insensé. Au milieu des cocktails Molotov et des boucliers de fortune, il avait sculpté une plaque de marbre de 2 tonnes. Une sculpture qui était devenue l'emblème de la lutte de la place Maidan.
Je les regardais, lui et les autres. Ils n'avaient rien. Aucune certitude du lendemain. Ils luttaient littéralement pour leur survie et pour la liberté de leur pays. Et pourtant, ils étaient dédiés à leur art avec une intensité que je n'avais jamais vue dans mon quotidien de petit Parisien.
Je passais les journées et de longues soirées à les photographier. Je discutais des heures avec Roti. Il avait une lucidité totale. Un soir, il m'a regardé droit dans les yeux : — Genaro, pourquoi tu fais semblant ? Lance-toi. La photo, c'est ta vie. Le reste, c'est la mort.
Je l’entendais, mais la peur était encore là. La peur de ne pas payer le loyer, la peur du vide.
La valeur d'une image
Avec Jérémy, nous avons travaillé comme des forcenés. Nous avons rencontré une des fondatrices des Femen. Elle vivait dans la clandestinité, changeant d'adresse, craignant pour sa sécurité, ayant fui la Russie. J'ai photographié la peur dans ses yeux, mais aussi une détermination d'acier. Nous avons interviewé des anciens militaires, des habitants qui occupaient encore la place, des parents qui avaient perdu des enfants, d’autres qui faisaient à manger pour les révolutionnaires.
J'ai vendu une photo. Jérémy a réussi à placer son article au Nouvel Obs. Ma photo a été publiée. J'ai touché une pige. Quelques dizaines d'euros. En faisant le calcul, entre le billet d'avion, la vie sur place, le matériel, cette semaine n'était pas rentable. J'étais en faillite, mais j’avais gagné un espoir fou.
Pour la première fois depuis des mois, je me sentais riche. J'avais été témoin. J'avais utilisé ma photographie pour raconter la vérité des autres, au lieu d'utiliser ma bouche pour vendre des mensonges.
Place Maidan - Kyiv, 2014
5 secondes
La dernière nuit, juste avant notre retour à Paris, tout a basculé.
J'avais rencontré une cinéaste Française. Elle était brillante, engagée, d'une beauté sidérante. L’énergie de la révolution. Il y avait entre nous une électricité, un désir que je n’avais jamais vu ailleurs, un vertige. Nous avons passé la nuit ensemble. Je la désirais. Je voulais cette connexion, cette chaleur humaine pour apaiser la peur qui ne me quittait plus.
Mais il ne s'est rien passé. Mon corps a refusé. Je ne pouvais rien faire.
J'étais allongé là, à côté d'elle, honteux et confus. C'était un effondrement mental. Ma tête était un champ de bataille. J'étais totalement bouleversé par ce que je venais de vivre cette semaine. Le contraste était trop violent.
Je me suis levé et je suis allé à la fenêtre. Ce moment où votre vie change pour toujours, même si personne ne le voit.
Je regardais les lumières de Kyiv dans la nuit finissante. Je pensais à Roti et à son marbre au milieu des ruines. Je pensais à la Femen qui risquait sa vie pour ses idées. Je pensais à ces artistes qui dormaient sur des matelas à même le sol mais qui se réveillaient chaque matin avec une mission.
Et puis j'ai pensé à mon bureau à Paris. J'ai visualisé mon lundi matin. Le métro. L'open space. Les mails. J'ai senti une nausée physique monter en moi.
J'ai réalisé que je ne pouvais pas. Je ne pouvais pas avoir touché du doigt la vérité brute de l'existence, avoir vu des gens prêts à mourir pour leur liberté, et retourner m'asseoir sur une chaise pour vendre du vent. C'était physiquement, moralement impossible. Je ne pouvais plus être un touriste de ma propre vie.
Roti avait raison. On ne peut pas faire de l'art si on se garde une sortie de secours. On ne peut pas être photographe en attendant quelque chose qui ne viendra jamais.
Le saut dans le vide
Je suis rentré à Paris le dimanche soir. Le lundi matin, le réveil a sonné, mais je n’avais pas dormi de la nuit. Je n'y suis pas allé.
J'ai appelé l'agence. J'ai prétexté un problème psychologique grave. Ce n'était pas tout à fait un mensonge. Continuer à vivre une vie qui n'était pas la mienne m'aurait rendu fou. J'ai dit que je ne pouvais pas revenir. J'ai démissionné, peu importe. Je voulais juste être libre.
Je me suis retrouvé sans salaire, sans filet, avec pour seul bagage les photos de cette semaine à Kyiv et la certitude que je n'avais plus le choix. J'avais brûlé mes navires, je ne pouvais plus faire demi tour.
La peur est revenue, bien sûr. Les premiers mois ont été durs. Mais c'était une peur saine, une peur motrice. C'était la peur de celui qui sculpte son propre destin, pas la peur de celui qui attend que le temps passe.
Six mois plus tard, ma carrière décollait enfin. J'ai commencé à vendre, à exposer, à être publié. J'avais aligné ma vie sur mon intention. Mes photos avaient changé parce que j'avais changé. Je ne prenais plus des photos pour essayer. Je prenais des photos pour vivre.
Ce que vous devez retenir
On peut croire que pour réussir une photo, il faut une bonne histoire. C'est faux. Pour réussir une photo, il faut être là. Et pour être vraiment là, il faut avoir renoncé à être ailleurs.
Le confort est un anesthésiant. Il vous fait croire que vous avez le temps. À Kyiv, j'ai appris que l'urgence est le seul carburant de la création. Roti n'a pas attendu d'avoir une galerie pour sculpter. Il a sculpté dans le froid parce qu'il devait le faire.
Vous n'avez pas besoin d'aller sur une zone de guerre pour ressentir ça. Votre guerre est intérieure. C'est la guerre contre la procrastination, contre la sécurité illusoire, contre la petite voix qui vous dit "tu feras ça plus tard".
Si vous sentez que vous n'êtes pas à votre place, ne fermez pas les yeux. Regardez par la fenêtre. Et demandez-vous si vous êtes capable de retourner au bureau lundi matin en faisant semblant que tout va bien. Si la réponse est non, alors félicitations. Votre vraie vie vient de commencer.