Les compétences invisibles
Based on a True Story, Paris 2026
La Défense, sortie de métro, fin d'après-midi. Un homme s'arrête devant la grande arche, avec un trépied et un bel appareil, prend trois photos identiques de la même façade, et repart sans avoir regardé ce qu'il venait de photographier. Je l'ai observé. Il ne savait pas ce qu'il cherchait. Il croyait que photographier, c'était appuyer sur un bouton.
J'ai longtemps cru la même chose. Que les bons photographes voyaient mieux. Qu'ils avaient un œil, un don, une chose qu'on a ou qu'on n'a pas. La photo ne fonctionne pas comme ça. J'ai rencontré des gens avec un œil sublime qui ne produiront jamais une œuvre, et d'autres au regard ordinaire qui fabriquent des livres qui vous tiennent éveillé la nuit.
La différence n'est pas dans l'œil. Elle est ailleurs. Dans des compétences qu'on ne travaille pas parce qu'elles ne sont pas évidentes. Elles ne se montrent pas sur Instagram. Et pourtant ce sont elles qui séparent celui qui prend des photos de celui qui devient auteur.
Voir n'est pas la compétence rare. Tenir la distance c’est la clé, et ce n’est pas donné à tout le monde.
J'ai identifié douze compétences. Des manières de travailler qui vous feront explorer quelque chose de nouveau.
Tolérer le brouillard
La première compétence, c'est celle qui m'a coûté le plus d'années. Continuer un projet sans savoir encore ce qu'il raconte.
L'amateur veut comprendre tout de suite. Il a fait quarante images et déjà il vous explique son "concept", son "intention", le "fil rouge" de la série. Il fixe le projet avant qu'il ait eu le temps de maturer. C'est rassurant, un projet qu'on comprend.
Quand je suis revenu de Kyiv, je ne savais pas ce que je rapportais. J'avais des images d'une ville sous tension, des visages, du froid dans les coeurs. Il m'a fallu des mois pour comprendre que le sujet n'était pas la guerre. C'était moi qui choisissais la vie. Si j'avais nommé le projet le premier jour, je serais passé à côté.
Photographiez sans titre pendant trente jours. Interdisez-vous toute conclusion avant cinq cents images. Notez seulement : les lieux où vous revenez, les choses qui vous arrêtent, les répétitions. Vous ne nommerez le projet qu'après avoir vu ce qui revient malgré vous.
Vous devez commencer à marcher avant de savoir où vous allez.
Reconnaître ses obsessions
Un auteur ne choisit pas toujours son sujet. Il le découvre dans ce qu'il répète sans le vouloir.
Imprimez cent photos récentes. Posez-les par terre. Classez-les par motifs : les gestes, les distances, les solitudes, les tensions, les couleurs. Et regardez ce qui revient. Trois choses reviennent toujours. Écrivez la phrase : "Je photographie toujours…" Vous serez surpris. Peut-être gêné. C'est bon signe. Ce qui vous gêne, c'est exactement votre sujet.
Savoir rater utilement
Les meilleurs ne suppriment pas leurs mauvaises images. Ils les lisent.
Regardez trente photos ratées. Pour chacune, une phrase de diagnostic : trop loin, trop tard, trop descriptif, trop décoratif. Un défaut domine, revient souvent. Le mien pendant des années : trop loin. Une distance polie, une distance de touriste qui n'ose pas. Alors j'ai créé la contrainte inverse. Un mètre plus près. Juste ça. Un mètre. Et mes images ont changé, parce que j'avais changé de distance.
Construire une distance juste
Trop loin, c'est du reportage froid. Trop près, c'est de l'image sentimentale. Il faut savoir trouver SA distance. Celle où vous savez vous exprimer et entrer dans votre sujet.
Photographiez le même sujet à trois distances : plan large, moyen, serré. Comparez l'émotion que chacune image produit. Notez celle qui vous ressemble. Recommencez sur dix scènes. Puis faites une série entière à cette seule distance. Larry Fink se tenait assez près pour entendre respirer les gens. Fan Ho construisait des plans où la distance devient elle-même le sujet. La distance n'est pas un réglage. C'est une posture morale.
Sélectionner contre son ego
Un bon auteur supprime des images dont il est fier si elles affaiblissent l'ensemble.
C'est la chose la plus dure. Vous avez une image. Elle vous a coûté, vous l’aimez beaucoup. Vous avez attendu, marché, eu peur, et vous l'avez eue. Et elle ne sert à rien dans le livre. Elle est belle, mais isolée, inutile. Il faut la tuer.
Faites une sélection de cinquante images. Réduisez à trente. Puis à douze. Pour chaque image gardée, une seule question : qu'est-ce qu'elle fait que les autres ne font pas ? Supprimez tout ce qui se répète. Ne gardez pas une image parce qu'elle a été difficile à faire. La difficulté de la prise de vue n'intéresse personne. Seul compte ce que l'image fait à celui qui la regarde.
Penser en corpus, pas en image
Une photo peut être forte seule et désastreuse dans un livre. Une œuvre n'est pas une accumulation de bonnes photos. C'est un système de relations.
Arrêtez de classer par "meilleures photos" ou étoiles. Créez des familles : ouverture, respiration, bascule, climax, fin. Cherchez les images qui créent un lien. Construisez trois séquences différentes avec les mêmes images, et écoutez ce que chaque ordre raconte. Le sens ne vient pas seulement de l'image. Il se crée dans l'intervalle entre les images, dans la persistence visuelle.
Créer des contraintes fertiles
Le débutant veut plus de liberté. L'auteur avancé sait que la liberté dilue.
Une focale. Une heure de la journée. Un quartier. Une couleur. Quinze jours. Ne négociez pas la contrainte. Photographiez jusqu'à l'ennui. Et surtout, continuez après l'ennui. C'est précisément quand les solutions faciles disparaissent que quelque chose d'autre apparaît. La contrainte ne vous enferme pas. Elle vous oblige à creuser au lieu de vous éparpiller.
Lire ses images sans se mentir
Voir ce que l'image dit vraiment, pas ce qu'on voulait dire.
Montrez dix photos sans aucun contexte à une personne. Demandez-lui : que voyez-vous, que ressentez-vous, de quoi pensez-vous que ça parle ? N'expliquez rien. Surtout n'expliquez rien. Notez l'écart entre ce qu'ils voient et ce que vous vouliez. Si personne ne voit votre intention, le problème n'est pas le public. C'est l'image.
Développer une cohérence visuelle
Faire sentir une même main derrière des images différentes. Votre style n'est pas un preset lightroom. La cohérence ne s'achète pas dans un panneau de réglages. Elle vient d'un ensemble de décisions répétées si souvent qu'elles deviennent une signature.
Identifiez vos constantes : lumière, distance, couleur, rythme. Choisissez-en deux à renforcer. Choisissez un automatisme à casser. Produisez trente images avec cette règle, et comparez avec vos anciennes. Daido Moriyama a un grain et des obsessions. Alex Webb a une lumière et de l’empathie. Ce ne sont pas des effets. Ce sont des obsessions devenues visibles.
Accepter la lenteur
Beaucoup détruisent leurs projets en les montrant trop tôt, pendant la phase fragile, quand le travail n'a pas encore de forme et qu'il suffit d'un commentaire pour le faire douter de lui-même.
Travaillez longtemps sans rien publier. Faites une sélection privée chaque semaine. Imprimez. Laissez reposer sept jours. Revenez y froidement. Ne cherchez pas une validation pendant que le projet est encore tendre.
Écrire pour clarifier
L'écriture n'est pas là pour habiller le projet. Elle est là pour penser.
Après chaque sortie, cinq lignes factuelles. Après chaque sélection, une phrase : "Ce projet parle peut-être de…" Réécrivez-la chaque semaine. Enlevez les grands mots. Gardez ceux qui viennent des images, pas ceux qui viennent de votre désir de paraître profond. Une bonne règle : si le texte rend le projet prétentieux, il doit encore être travaillé.
Finir
Et puis il y a la dernière. La plus rare de toutes. Finir.
La plupart restent dans l'accumulation parce que finir oblige à renoncer. Tant qu'on "travaille sur" un projet, tout reste possible, tout reste vivant, rien n'est jugé. Le jour où on le termine, il devient quelque chose qu'on peut rater. Alors on ne le termine jamais. On reste éternellement en chemin, ce qui est une manière confortable de ne jamais arriver.
Définissez une sortie : un zine, un livre, une expo, un PDF édité. Fixez une date. Limitez le nombre d'images. Faites une maquette imparfaite. Montrez une forme finie. Le niveau auteur commence souvent ici, à l'endroit exact où vous arrêtez de "travailler sur" et où vous produisez une forme qu'on peut tenir entre ses mains.
Au bout de ce travail, il y a un test. Vous devez pouvoir dire votre travail en une phrase. Pas "ce travail parle de". Ce travail regarde.
Ce que racontent les blocs échoués
Le 2 décembre 1959, le barrage de Malpasset, construit pour irriguer les activités agricoles de la plaine, rompt. Une vague de 50 mètres inonde la Vallée Rose puis descend vers Fréjus, le quartier des Arènes, l’avenue de Verdun, le quartier de Villeneuve pour finir á Fréjus Plage. Le déferlement de 50 millions de mètres cubes d’eau entraîne 423 morts. Dans le lit du Reyran, gisent des blocs qui composaient le barrage de Malpasset.
‘Ce que racontent les blocs échoués’ est un livre de photographies qui explore le rapport des habitants et des visiteurs de Fréjus avec le lieu. Il fait le lien entre la catastrophe de Malpasset et l’histoire de la ville, comment elle s’est transformée pour devenir ce qu’elle est aujourd’hui.
Ce projet est le résultat de mon travail en résidence artistique à Port Fréjus au mois d’août 2021.
Au total, le livre contient 57 photos, dont 24 seront exposées à Port-Fréjus et dans le centre-ville, du 23 juin au 26 août 2022.
Livre de 104 pages
Couverture rigide
57 photos
Livre créé, écrit, mis en page et produit par Genaro Bardy
Dimensions :
- Longueur 32,7 cm
- Hauteur 28,5 cm
- Épaisseur 1,7 cm
Le livre sera expédié le jeudi 23 juin 2022.
Il est également disponible à la Capitainerie de Port-Fréjus.
Le temps d’écrire
Les apparences sont probablement trompeuses, mais j’ai régulièrement le syndrome de la page blanche. Je ne sais pas à propos de quoi écrire. Je rentre de New York, épuisé par les kilomètres et l’intensité de cette ville miraculeuse, et quand je me projette dans l’avenir j’imagine bêtement comment je pourrais avoir une chaîne Youtube. Et puis, comme toujours, je reviens à l’écrit. Je reviens à cet amour infini pour le verbe et le flux de conscience qui commence dès que je prends le clavier et me laisse porter par une intuition.
Le temps qui se présente devant moi ne sera pas consacré à des films, parce que j’aime trop écrire. Je repense à ce que je disais à une amie quand je commençais à dire qu’un jour je voudrais être photographe : “je veux faire des photos et écrire”. Dix ans plus tard, alors que je m’apprête à montrer enfin mon quatrième livre photo, produit en même temps que le troisième, je pense déjà au suivant.
Je croyais depuis l’année dernière et la reprise de mes visites à Paris que ce nouveau projet serait à propos des Parisiens. Mais comme je l’explique souvent aux photographes que j’accompagne, tout sujet peut être traité en bas de chez soi. Le problème avec les voyageurs, c’est parfois de bien comprendre où est chez soi. Pour moi, c’est maintenant un peu plus simple, chez moi c’est ma famille : Fernanda, Luna et Tom.
Ce projet, je l’ai en moi depuis un an et je veux commencer à l’écrire. En vérité, je veux encore plus l’aboutir, parce que je sais déjà ce que je veux dire, même si je crois que ça ne ressemblera à rien que je n’aie déjà vu. C’est inconnu et c’est ce qui rend ce projet tout autant excitant que vertigineux, car j’aimerais qu’il soit un peu plus vu que si je le produisais seul. Je vais donc partir en quête d’un éditeur.
Si vous voulez mener un projet, vous feriez probablement mieux de ne pas en parler avant qu’il ne soit abouti. C’est pour cela que j’en donne peu de détails. Mais si je vous dis ça, c’est un peu aussi pour me forcer à la tâche. En annonçant l’idée, je veux me donner une perspective, voire une date limite. Je veux me lancer, et ne plus regarder en arrière. Je veux écrire, enfin.
Mon nom est Personne - New York, Mai 2022
Les 5 meilleurs services pour réaliser un livre photo
Le livre photo est pour moi le meilleur véhicule pour un projet photographique, mais en réaliser un demande beaucoup de travail, de connaissances ou de relations pour arriver à sa publication. Heureusement, depuis quelques années il n’a jamais été aussi facile de sortir des petites séries ou des tirages uniques, que ce soit pour s’exercer ou pour donner forme à un projet qui reste dans sur un disque dur.
Pour ma part, j’ai pour objectif de continuer à publier un livre par an au minimum, seul si je ne trouve pas d’éditeur pour m’accompagner. Avec deux livres photo auto édité, je commence À avoir quelques connaissances sur toutes les étapes qui mènent à la publication d’un livre photo et je vous proposerai régulièrement des articles qui couvrent l’un ou l’autre de ces domaines. Aujourd’hui, voici pour moi les cinq meilleurs services pour réaliser un livre photo en tirage unique ou toute petite série.
1- Blurb
Blurb est mon service de livre photo favori. Blurb est parfaitement intégré dans le module “Livre” de Lightroom Classic Blurb, ce qui le rend facile à tester pour beaucoup de photographes. Blurb produit des livres ou magazines de qualité à des prix accessibles et vous pouvez demander des prix spécifiques pour des tirages à plus de 300 exemplaires pour ceux qui ont des ambitions en auto-édition. Ce site a excellente réputation est d’ailleurs utilisé par beaucoup de photographes qui auto éditent leurs livres photos, et vous pouvez vendre vos livres à la demande directement depuis leur plateforme. Blurb est aussi un logiciel téléchargeable offrant des fonctionnalités similaires au module de Lightroom Classic. Facile d’utilisation, Blurb convient aussi pour ceux intéressés par les projets à gros volume.
2- Ooblik
Ooblik est un service situé en France, qui travaille avec des papiers Français de bonne qualité, et tout est réalisé à la main. La mise en page se fait directement sur leur site web. Du côté du logiciel, c’est assez simple et tout se fait en ligne. Le service semble rapide et efficace, j’ai vu beaucoup de jeunes photographes ces dernières années réaliser un “Zine” (un petit magazine auto-édité) avec Ooblik, on sent qu’ils veulent travailler avec des photographes plus qu’avec des particuliers.
Selon les mots de Richie Lem : “j’ai toujours reçu mes commandes en moins d’une semaine. Un carnet A5 de 32 pages, par 25 exemplaires, vous coûtera 13 euros l’unité chez Ooblik, et le prix baissera à 9 euros si vous en prenez 100 ou plus.”
3- Négatif Plus
Négatif Plus est le laboratoire avec lequel j’ai le plus régulièrement travaillé pour mes tirages, et ils proposent un service d'impression de livres photo complet, efficace et tout est réalisable en ligne. Je recommande toujours Négatif Plus pour leur qualité, et ils proposent maintenant deux formats “Fourteen” et “Fifteen” très accessibles qui me semblent parfaits pour les “Zine”.
4- Flexilivre
Spécialisé dans la création d’albums photos, Flexilivre offre un bon rapport qualité-prix et un grand choix de thèmes et de formats disponibles, mais ils sont manifestement destinés au grand public, vous devrez faire abstraction des exemples qui sont des albums de famille. Le site est pratique, accessible et intuitif. Le choix de fonctionnalités et d’options est grand et les créations sont régulièrement renouvelées.
Vous aurez la possibilité d’importer vos créations au format Word, PDF ou PowerPoint (même si je ne recommande pas de passer par cet outil pour votre mise en page). L’entreprise Flexilivre est française et engagée, elle imprime ses albums sur un papier PEFC issu de forêts gérées de façon durable depuis une imprimerie labellisée « Imprim’Vert » basée en France.
5- MyPoster
MyPoster est plus souvent connu pour les tirages photos à bon prix, mais vous pouvez aussi regarder du côté des livres photo. Avec son éditeur en ligne, MyPoster est un service fiable et intuitif. Avec lui, vous pouvez directement importer les photos de votre smartphone via un système de QR code. Tout est ensuite envoyé directement sur votre album en ligne. De nombreux thèmes prédéfinis sont disponibles. L’idée est intéressante et le service ergonomique.