5 leçons de Photographie avec Stephen Shore

Stephen Shore (né en 1947 à New York) est un photographe américain célèbre pour avoir participé à partir de 1972 à la reconnaissance de la photographie couleur comme art à part entière dans les musées et les galeries d’art à une époque où le noir et blanc était encore prédominant.

Il est notamment connu pour avoir eu trois photos achetées par Edward Steichen, administrateur du Museum of Modern Art (MoMA) de New York alors qu’il n’avait que 14 ans. Par ailleurs, il rencontre à 17 ans Andy Warhol, et photographie la Factory et son monde de 1965 à 1968.

Stephen Shore se considère avant tout comme un artiste, il s’est insurgé contre l’esthétisme qui dominait la photographie américaine de l’époque. Pour lui, tout mérite d’être photographié, sans distinction aucune. Son œuvre est ainsi constituée de photographies de paysages aussi bien que de clichés de ses repas dans des hôtels miteux du Texas. Sa démarche était particulièrement novatrice, et comme pour son contemporain William Eggleston, le choix de la couleur participe de cette lutte contre l’esthétisme, au profit d’un regard plus objectif sur la réalité de l’Amérique.

Stephen Shore est également un des meilleurs professeur de photographie qu’il m’ait été donné de découvrir. La simplicité et la pertinence de l’analyse qu’il propose dans son livre « Leçon de Photographie » en font pour moi un livre majeur. Les principes expliqués sur la nature d’une photographie sont essentiels pour tout débutant en photographie.

Parmi les différentes interviews de Stephen Shore, je vous propose ici les passages que j’ai trouvés les plus intéressants de ses échanges avec David Campany, écrivain et curateur d’expositions.

Ambition et inspiration

David Campany : Avez-vous reçu un quelconque enseignement artistique à l’école?

Stephen Shore : Non. J’avais pris des cours d’Art, mais je ne crois pas qu’il y ait une quelconque relation avec mon intérêt pour les photographies. […] Je développais les instantanés familiaux dès l’âge de 6 ans, vers 8 ans j’ai naturellement commencé à prendre des photos.

DC : Ça peut être un avantage, de n’arriver sans aucun bagage ou histoire avec le medium.

SS : Oui. Si vous avez de l’ambition.

DC : Votre ambition culturelle venait d’où ?

SS : Nous vivions dans une maison d’appartements, l’homme vivant à l’étage était très cultivé-à la tête d’un label de musique. Il connaissait mon intérêt pour la photographie, et pour mon dixième anniversaire il me donna un exemplaire d’American Photographs de Walker Evans.

DC : Wow, commencer au sommet. C’est un livre difficile à beaucoup de points de vue.

SS : Oh oui. Je suis reconnaissant qu’il m’ait donné cette avance. Ma vie aurait été changée s’il m’avait donné un autre livre, plus accessible.

in WAYS OF MAKING PICTURES, interview by David Campany

L’ambition est un caractère qui me paraît essentiel pour quiconque a des vocations artistiques dans sa photographie. À dire vrai, probablement pour tout type de photographie.

L’ambition ne correspond pas nécessairement à la volonté d’être exposé ou d’être choisi par les personnes qui dirigent des musées. Quand je parle d’ambition, je pense plutôt au « niveau » de photographie qu’un photographe est susceptible d’atteindre.

Pour produire vos meilleures photos, il est nécessaire d’en avoir l’ambition, parce que cela implique beaucoup de travail. Un travail d’analyse sur les éléments formels qui constituent vos photos, de la composition aux effets de planéité, en passant par tout ce qui constitue la nature d’une photographie. Un travail sur la symbolique et le sens du message ou de l’émotion qui est transmise par vos photos. Un travail gigantesque à la production et à l’édition et la sélection des photos.

Pour la prise de vue, ne vous trouverez des photos exceptionnelles qu’en les cherchant, et en ayant effectué le travail nécessaire sur l’analyse et l’édition de photos.

Photo Stephen Shore – American Surfaces
Photo Stephen Shore – American Surfaces
Photo Stephen Shore – American Surfaces
Photo Stephen Shore – American Surfaces

Lumière et profondeur de champ

David Campany : Beaucoup de photographes ont un problème avec les hautes lumières, les ciels bleus et les tonalités dramatiques des ombres, mais c’est exactement ce que vous préférez.

Stephen Shore : Pour moi, cette lumière du Sud-Ouest Américain communique une clarté d’esprit, donc il y a une attirance psychologique. Ce n’en est pas simplement un symbole, mais aussi une représentation. Aussi, si vous travaillez dans cette lumière assez longtemps, vous devez apprendre à intégrer picturalement ces ombres pour qu’elles ne deviennent pas dominantes dans la photo. Il faut tenir compte structurellement des ombres.

DC : La raison pourrait être aussi physiologique ? Avec beaucoup de lumière, nos pupilles sont plus petites, donc la profondeur du champ de vision est beaucoup plus longue.

SS : Quand on se concentre pour un problème de mathématique, ou pour prendre des photos, les pupilles se dilatent naturellement, et réduisent la profondeur de champ. Quand je me concentre pour prendre une photo, je comprends qu’un espace en trois dimensions se réduit au plan de l’image. Avec les pupilles dilatées, je ne suis pas capable de voir la relation entre l’arrière-plan et le premier plan. Il faut se familiariser avec cela pour que ce ne soit plus une contrainte mentale.

in WAYS OF MAKING PICTURES, interview by David Campany

Stephen Shore évoque ici le travail accompli pour l’exposition puis le livre American Surfaces.

La photographie est en premier lieu une expérience physique, « voir » vient avant la photographie. Il est intéressant de constater que les conditions atmosphériques, la météo, la température, l’humidité ou la pression atmosphérique, vont influencer votre manière de voir.

Cela me rappelle également les nombreux voyages photo où je répète inlassablement qu’une mauvaise météo n’existe pas, il n’y a que ce que nous en faisons en photo.

Photo Stephen Shore – Uncommon Places
Photo Stephen Shore – Uncommon Places
Photo Stephen Shore – Uncommon Places
Photo Stephen Shore – Uncommon Places
Photo Stephen Shore
Photo Stephen Shore

Photographier en couleur

Stephen Shore : Alors que je travaillais sur ‘Uncommon Places’ en couleur, je déjeunais avec Paul Strand qui me dit, avec la politesse d’un ancien qui parle à un jeune artiste, que l’on ne pouvait pas communiquer les plus hautes émotions en couleur.

David Campany : C’était une opinion bien ancrée à l’époque.

SS : Je me souviens avoir pensé : Que penserait Kandinsky de cette phrase?.

DC : Même s’ils n’étaient pas enthousiastes avec la couleur, beaucoup de photographes étaient équivoques. Walker Evans avait publié de la couleur depuis 1945, mais continuait à dire que c’était vulgaire et uniquement viable artistiquement si le sujet était la vulgarité d’objets ou de surfaces fabriqués par l’homme.

SS : Je comprends ça. Au début des années 80, j’ai réalisé que photographier en couleur la nature jamais touchée par l’homme, est très difficile. Cela pose beaucoup de problèmes. Ceux qui venaient voir mes photos à l’exposition et voyaient simplement une sorte de papier peint. J’ai montré ces photos beaucoup plus récemment, en proposant des tirages légèrement plus grands et encadrés. Ça a retiré le côté « instantanés » mais donné plus de place au spectateur pour bien regarder chaque photo attentivement et la série comme un ensemble.

in WAYS OF MAKING PICTURES, interview by David Campany

Il est curieux aujourd’hui d’essayer de comprendre comment la photographie en couleur a pu être tant dénigrée à une époque pas si lointaine.

Je trouve également passionnant le passage final où Stephen Shore montre l’importance du contexte dans l’expérience d’une photographie pour le spectateur. Un tirage plus grand, un peu d’espace entre les photos, et le sentiment n’est plus le même pour celui qui voit votre travail.

Cela montre également l’importance de penser une série de photographie pour un projet ou une exposition. Chaque photo est importante, son positionnement dans la série l’est aussi parce que le ressenti sur une photo perdure sur la suivante. Enfin ne croyez pas que la taille ou la qualité du tirage soit anodin. J’ai toujours tendance à penser « grand tirage, gros ego » 🙂 mais c’est bien sûr parfois justifié.

Photo Stephen Shore
Photo Stephen Shore
Photo Stephen Shore

La valeur esthétique du sujet

Stephen Shore : J’étais convaincu que la teneur psychologique d’une photo est partiellement communiquée à travers sa structure, que la structure n’était pas seulement une manière de rendre beau quelque chose qui était là, mais qu’elle faisait intégralement partie de l’aspect physique de l’expérience de voir une image.
Je me souviens, en conduisant dans le New Jersey sur une autoroute quelconque, je pouvais voir le World Trade Center depuis une longue distance, et depuis certains angles cela donnait l’impression que les tours étaient trop éloignées et que les proportions étaient fausses. Avec un autre angle, elles étaient rapprochées et ça paraissait naturel. Ce n’est pas une question de savoir si un angle ou l’autre est vrai ou faux, mais qu’il y a des connections physiques, émotionnelles, psychologiques qui se font avec certaines proportions.
D’un autre côté, je ne suggère pas du tout que cela précède le fait, par exemple, qu’une de mes photos où il y a une enseigne d’un restaurant appelé Sambo’s, ce qui est clairement raciste.

David Campany : Si on retourne à l’avant-garde des années 20 et 30, on pourrait dire qu’il y avait deux objectifs : montrer la beauté où l’on pensait qu’il n’y en aurait pas, et montrer ce qui n’allait pas avec le monde. Dans les décennies après la seconde guerre mondiale, la photographie sérieuse a commencé à prendre comme sujet principal la vie de tous les jours. Le monde n’est pas sauvé en étant transformé en photo, mais il y a eu la découverte d’une beauté extraordinaire dans des choses ou scènes qui étaient à peine pensées avec une valeur esthétique.

in WAYS OF MAKING PICTURES, interview by David Campany

Si vous avez des aspirations artistiques dans votre photographie, la recherche esthétique sera forcément une question à un moment ou un autre. L’esthétique ne précède pas le message.

Ce n’est pas parce que vous proposerez un paysage en pause longue avec une composition parfaite du bord de mer en Islande que vous échapperez à la symbolique des photos d’Islande en 2021 : c’est un lieu devenu extrêmement fréquenté par des touristes jusqu’au début de l’année 2020, pour l’instant abandonné par une pandémie.

Le choix du sujet et ce qu’en montre une photo prédomine dans l’expérience d’une photographie. Pourtant, l’esthétique est essentiel pour en sublimer le message. La recherche esthétique doit pourtant être au service de votre démarche et de ce que vous souhaitez exprimer.

Photo Stephen Shore – Transparencies
Photo Stephen Shore – Transparencies
Photo Stephen Shore – Transparencies
Photo Stephen Shore – Transparencies
Photo Stephen Shore – Transparencies

Une photo est une illusion

Stephen Shore : Quelque part au milieu des années 80, se posa à nouveau pour moi la dernière question formelle essentielle. Parfois je tombais sur une photo qui donnait à voir une illusion convaincante d’un espace en trois dimensions.

David Campany : Qu’est-ce que cela veut dire « une illusion convaincante d’un monde en trois dimensions » ?
SS :J’utilise ces mots parce que je sais que je suis en train de regarder un bout de papier plat. Donc, c’est une illusion. Je ne suis pas en train de regarder à travers une petite fenêtre un monde miniature. Je dis « illusion » parce que c’est une illusion.

in WAYS OF MAKING PICTURES, interview by David Campany

Pendant dix ans, Stephen Shore se consacra presque exclusivement aux paysages, à la nature. Cette période du travail de Stephen Shore me renvoie aux évolutions de ma photographie depuis 10 ans.

J’ai d’abord été porté dans mes premières années par la volonté farouche d’être dans un démarche narrative, je voulais écrire et photographier et je rêvais de photojournalisme. Je me suis accompli dans un autre secteur, en travaillant pour des agences ou des magazines de voyage.

Du côté de ma photographie plus personnelle, j’ai toujours été un témoin de la rue, du fourmillement de la ville et de ses habitants. Je ne photographiais qu’en noir et blanc. Et pourtant, ce sont des photos d’architecture en couleur, prise sur trépied, de la ville vidée de ses habitants qui ont été propulsées à la vue d’un public plus large. Ces photos m’ont porté pendant 4 ans et je ne travaillais presque plus en photographie de rue.

Aujourd’hui, je suis forcément impacté par le pays où je vis, sa lumière et ses ambiances. Je ne pourrais pas imaginer photographier sans couleurs et sans les compositions plus complexes que je recherche à Salvador.

Photo Stephen Shore
Photo Stephen Shore
Photo Stephen Shore
Photo Stephen Shore

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