Cinéma et Photographie – Les valeurs de plans

Le cinéma est pour moi la plus grande source d’inspiration pour la narration. Les techniques narratives peuvent paraître éloignées de la photographie si l’on ne pense qu’à la production d’une seule image, fixe. À plus forte raison si vous pratiquez la photographie de rue, où vous n’aurez aucun contrôle sur ce que vous trouverez ou sur les sujets que vous photographierez.

Et pourtant la photographie s’expérimente très rarement avec une seule photo. Pour la photographie en commande cela paraît une évidence. Quelque soit le sujet, quelque soit le client, vous aurez toujours à communiquer une histoire, même triviale, pour que le client puisse communiquer en s’appuyant sur les photos.

En photographie documentaire, le besoin de travailler la narration est une évidence. En photojournalisme, parfois une seule photo illustre l’ensemble d’un article, mais au moment de la prise de vues ce sont bien des techniques narratives qui sont employées.

Enfin, dans ce que je crois être le meilleur véhicule pour la photographie, le livre, si vous ne pensez pas la narration vous passez certainement à côté de l’exercice.

Ainsi, l’étude de la cinématographie ou de la photographie en cinéma, selon l’appellation que vous préférez, permettra de comprendre les techniques narratives et comment le cadrage permet de raconter une histoire. Quelque soit le sujet que vous travaillez en photographie, quelque soit le média que vous choisissez pour montrer une série de photos, vous pourrez vous servir de cette série d’articles pour améliorer votre narration.

Dans ce premier article, nous verrons les différentes valeurs de plans les plus utilisés en cinématographie, à quoi ils servent dans la narration et comment composer pour les exploiter dans votre photographie.

Quasiment tous les exemples ici seront avec des personnages. Cela ne veut pas dire que cela ne peut servir qu’à la composition en portrait, dans des conditions où tout est maîtrisé. Les principes narratifs exposés ici fonctionnent avec d’autres sujets, du moment qu’une série photographique est envisagée.

Plan d’ensemble – Plan général – Establishing shot

En cinématographie, le plan d’ensemble sert avant tout à présenter un environnement, à situer le contexte ou les conditions atmosphériques. Il sera souvent utilisé au début d’une séquence.

En science-fiction, le plan d’ensemble est crucial et souvent exploité plus longtemps pour introduire et présenter un monde nouveau. Il permet alors de donner un maximum d’informations visuelles sur l’architecture ou les technologies utilisées dans un monde imaginaire.

Blade Runner 2049 – Le plan général est particulièrement utile en science fiction pour montrer un monde dont on ne connaît rien
Django Unchained – Le paysage, c’est quand même plus classe avec un cheval qu’un trépied
Mad Max Fury Road – Le plan d’ensemble qui résume tout le film
North by Northwest – Le paysage utilisé comme symbolique

En photographie, le plan d’ensemble me paraît indispensable à la narration. Évidemment, vous trouverez des livres photo qui ne sont qu’une série de portraits en studio, mais pour toute histoire qui a un début et une fin, vous aurez besoin de contexte et de situer.

À titre personnel, je pourrais parler (encore) de mes villes désertes qui ne seraient que des plans d’ensemble, que des plans très larges. Je vous répondrais que l’idée initiale c’était de réaliser des portraits de villes, et que si mon personnage est la ville, j’ai différentes valeurs de plans dans ce livre. Mais c’est peut-être un peu capillotracté.

Plan Demi Ensemble- Master Shot

L’appellation en Anglais « Master-Shot » me paraît beaucoup plus pertinente. Cette valeur de plan est très utile pour décrire un contexte pour une scène plutôt qu’une séquence. Les personnages y prennent plus de place, ce plan est particulièrement utile en narration pour voir les interactions entre différents personnages.

Certaines scènes se passent intégralement en Master-Shot, pour montrer des dynamiques de groupe. Le bon exemple ici est la scène du Parrain Deuxième Partie où toute la famille se réunit autour de la table. On voit qu’elle est soudée, tout le monde est proche et enjoué. La scène est coupée par un plan rapproché sur Al Pacino qui lâche une bombe (verbale). Il se retrouve seul sur le « master-shot » initial pour une symbolique évidente.

En photographie, c’est une valeur de plan essentielle pour montrer les interactions de personnages avec leur environnement, ou pour montrer des dynamiques de groupe.

2001, L’Odyssée de l’espace
Roma
Le Parrain, Deuxième Partie
Le Parrain, Deuxième Partie – Coupe sur Al Pacino plan moyen où il exprime son désaccord.
Le Parrain, Deuxième partie

Plan Pied – Full Shot

Le plan pied va être utilisé très différemment en cinéma, essentiellement à cause des différences de format. Les formats les plus communs en photographie sont 3/2, 4/3 et 5/4, beaucoup plus serrés que les formats classiques de films 1,85/1 et cinémascope 2,35/1, plus allongés, qui donnent plus de contexte.

Notez comment le plan de plein pied est souvent utilisé au cinéma avec les personnages en plein centre. En photographie, ce sera essentiellement une technique utilisée en portrait, pour montrer le sujet dans son environnement.

Pulp Fiction
Django Unchained

Plan Américain – Cowboy Shot

Le plan américain a été popularisé, je vous le donne en mille, par les films de cowboys. Cette valeur de plan permet de montrer le ceinturon et l’arme des protagonistes d’un duel, dans des moments à forte tension narrative.

Pour votre cadrage en photographie, notez comment les coupes sont précisément au milieu de la cuisse. Les cadrages qui coupent les articulations sont particulièrement déplaisants, ce sera une constante pour tous les personnages, en portrait comme en documentaire ou en photographie de rue.

L’intérêt de ce type de plan est particulièrement limité en photographie si ce qui se passe au niveau de la ceinture n’a aucun intérêt, ce qui est tout de même la majorité des cas. En photographie de rue, ce sera parfois un indicateur que le photographe ne s’est pas assez rapproché de son sujet. Je vous recommanderais de ne l’utiliser qu’avec plusieurs personnages, auquel cas ce cadrage devient plus justifié si vous voulez inclure plus de monde.

Le Bon, La Brute et Le Truand
Terminator 2
King’s Speech – Le plan Américain marche bien à plusieurs

Plan Moyen – Medium Shot

Nous voici au plan qui est probablement le plus utilisé au cinéma, et que je vous recommanderai de travailler le plus dans votre photographie pour obtenir des résultats satisfaisants : le plan moyen.

Si cette valeur de plan est très commune, c’est pour une raison très simple : le plan moyen correspond à ce que nous voyons la majeure partie du temps quand nous interagissons avec quelqu’un. C’est donc le type de plan qui permet la plus grande empathie avec le sujet, ou de mieux s’identifier au personnage.

En photographie, notez comment le cadrage est précisément entre la ceinture et la poitrine, plutôt sur la partie haute du ventre, pour un bon équilibre.

Quelque soit le genre photographique que vous pratiquez, il y a de fortes chances que vos meilleures photos soient des plans moyens.

Pulp Fiction
Eyes Wide Shut – Dis-donc Tom, tu as mis les talonnettes ?
Eyes Wide Shut – J’ai fait ma capture en pleine transition entre le plan moyen et le plan serré
No Country for Old Men – Le titre de film qui va le mieux à l’année 2020
Her

Plan Demi Serré – Medium Close Up

J’aurais pu vous épargner cette transition et passer directement au plan serré, mais vous allez voir que la distinction est plutôt utile en photographie.

Le plan serré va permettre de transmettre un maximum d’émotion. En cadrant juste en dessous de l’épaule au lieu de juste au dessus, cela permet de donner juste un peu plus de contexte, ou de montrer une action avec les mains.

En photographie, je trouve cette valeur de plan particulièrement utile en reportage, pour montrer en même temps les yeux et les mains de la personne photographiée.

Mad Max Fury Road
The Shining
Roma
Blade Runner 2049
Avengers Endgame – Le Medium Close Up dans le MCU 😉

Plan Serré – Close Up

Le plan serré est l’outil indispensable pour transmettre une émotion, révéler les sentiments d’un personnages. Au cinéma il est utilisé à des moments précis, notamment au moment d’une révélation ou d’un twist dans le scénario.

Notez comment l’émotion est transmise de manière très subtile, les visages sont rarement très expressifs. L’effet Kuleshov est souvent exploité avec le scénario ou le contre-champ qui révèlent l’émotion du personnage, qui a lui une expression en apparence très neutre.

Pour votre cadrage, le plan serré est positionné juste au dessus de l’épaule. La nuance est fine avec la valeur de plan précédente, mais nous sommes ici en présence du Headshot en photographie, classiquement utilisé en format vertical.

En photographie, il est intéressant de constater que sur un plan serré vous aurez beaucoup de mal à obtenir une attitude ou une expression qui sonne juste si vous n’êtes pas avec un(e) professionnel(le). Utilisez l’effet Kuleshov en narration en associant un cadrage serré avec une autre photographie qui transmettra l’émotion que vous souhaitez attribuer à votre personnage.

Westworld – Saison 1
The Force Awakens
The Shining – Les plans serrés révèlent le talent de Jack Nicholson
The Usual Suspects

Plan Très Très Serré – Extreme Close Up

Le plan serré extrême, c’est la Macro appliquée à la narration. Il est utilisé au cinéma dans principalement deux cas de figure :

  • avec les yeux et les mains. Ou une oreille ou le nez, mais bien plus souvent un œil ;
  • avec un détail qui va révéler une information cruciale pour le scénario.

Dans ce deuxième cas, on peut aussi avoir à faire à un plan de transition, mais le détail montré aura toujours une importance essentielle.

En photographie, vous pouvez choisir de ne faire que de la macro, notamment si vous êtes dans la team #passionfleur ou #lesinsectessontnosamis ; mais si vous voulez raconter une histoire ce sera à utiliser avec parcimonie, et toujours sur un détail important.

Little Miss Sunshine
The Shining
Terminator 2
Memento – Le plan qui est passé à l’envers commence ici. Du coup c’est la fin du film, je crois.

J’espère que cette exploration de la cinématographie pourra vous aider dans vos prochaines compositions, surtout si vous travaillez sur un projet de narration.

Prochain sujet de cette série d’articles, les angles et points de vue en cinéma, et donc aussi en photographie.

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