Le paradoxe de la Place du Tertre

Il y a quelques années, alors que j’avais déjà décidé que je voulais faire de ma passion mon métier et tirer mes revenus de la photographie, j’ai dû reprendre un travail salarié pendant quelques mois. Je vivais ce retour au salariat comme un échec, même si très peu de personnes dans mon entourage connaissaient mon envie de changer de carrière professionnelle, je m’étais donné cette ambition et j’avais du mal à vivre avec cette décision que je prenais comme un abandon de mes rêves. En acceptant ce job, je me donnais en même temps le challenge de rester avec mon appareil photo en permanence sur moi et de publier une photo par jour prise le jour même sur les réseaux sociaux (également appelé par certains Projet 365). Je voulais seulement garder la photo dans ma vie et continuer à progresser.

Pendant ces mois qui devaient s’avérer décisifs dans ce changement de carrière, mes week-ends étaient 100% consacrés à la photographie, essentiellement de la photo de rue à Paris. Mais après 4 mois j’arrivai dans une impasse créative. J’avais le sentiment de toujours passer aux mêmes endroits, de toujours faire les mêmes photo. Lors de mes sorties photo le samedi, je prenais à peu près toujours le même chemin partant de la mairie du 18ème arrondissement vers le sud en traversant la butte Montmartre, en passant par la place du tertre.

Devant ce qui s’apparentait à une grande lassitude dans ma photographie, je ne savais plus comment progresser. Je pensais à l’un des lieux communs que l’on croise en matière de créativité ou d’innovation : « sortir de sa zone de confort ». Cette phrase m’apparait bien souvent comme un poncif, une phrase facile que l’on dit sans trop y chercher de signifié. Mais tout de même j’explorais cette idée et me demandais : quel est l’endroit ou tu n’as vraiment pas envie de faire de photos ? La réponse était facile : la place du tertre. J’y passais deux fois en allant et en revenant, et mon boitier restait bien sage sur ma hanche ou dans mon sac. « Trop de touristes, aucun intérêt, on dirait Disneyland » voilà les pensées qui justifiaient mon absence de cliché.

Je me dit alors : « et bien soit ! Allons-y. Sortons de cette zone de confort et allons voir cette place du tertre ! » (je dis « nous » car je me soupçonne d’être plusieurs dans cette petite tête). Les deux heures que j’ai passé place du tertre restent gravées dans ma mémoire. Un grand souvenir, la découverte d’une humanité insoupçonnée, une joie immense que j’emporte avec moi jusqu’à ce jour où je vous le raconte. Et bien sûr des photos dont j’étais fier. Quelle claque émotionnelle.

En allant place du tertre je décidais d’aller en son coeur, en plein centre, où les artistes vous vendent des toiles ou des caricatures. Je n’avais jamais pris le temps de regarder vraiment les tableaux, je découvrais de grands talents. Je discutais de l’histoire de l’un d’entre eux dont j’ai perdu le nom, né yougoslave et peintre de talent avec un atelier au nord de Paris, il avait une concession place du tertre pour arrondir les fins de mois de printemps car il ne venait là qu’aux beaux jours. En discutant j’assistais au balai des cafés et casse-croûtes qui s’échangeaient entre ceux qui vivaient ou travaillaient là. Il y avait des clans, des amitiés, et des touristes qui avaient autre chose à dire que « c’est par où la Basilique ? ».

La lumière de ce samedi de printemps était douce. Maintenant que je vis loin et dans un climat aux antipodes, je lui reconnais un air bleuté et une légère humidité pleine de fraîcheur. J’ai sû reproduire des moments d’une telle légèreté depuis, en allant vers les autres, en discutant, en photographiant, en posant des questions comme si je devais écrire la biographie de ceux que je rencontre, mais c’était je crois la vraie première fois. Cette après-midi restera un souvenir précieux.

Le paradoxe ne serait pas complet si je n’avais perdu les photos de cette après-midi. Je me souviens ne les avoir jamais publiées car je voulais les travailler et raconter une histoire particulière ici, sur mon blog, ce que je ne fis jamais. Quand je retournais dans ma photothèque ce matin, je ne retrouvais qu’une seule photo gardée de ces rencontres. Impossible de me souvenir de la raison de cette perte, car j’ai bien les photos de cette période… C’est un mystère que je ne veux pas forcément résoudre.

J’ai gardé le portrait de cette peintre, elle vivait sur la place dans une maison que lui avait légué son père. Elle m’avait emmené faire le tour de la place, m’avait présenté à ses amis et raconté son histoire autour d’un thé. J’espère qu’elle pourra un jour retrouver ce portrait et que nous pourrons encore partager la joie d’une après-midi de photo sous un soleil de printemps.