Photographe de quoi ?

Pendant une période qui me paraît si longue maintenant que je regarde en arrière, j’étais un professionnel de la communication et de la vente, mais je ne rêvais que de devenir photographe. C’était en même temps une volonté obstinée et têtue, et une sorte de secret dont je ne parlais à personne, submergé par la peur d’être un imposteur.

Je visitais autant d’expos que je pouvais, je me forçais à garder un appareil en permanence avec moi et je photographiais essentiellement dans la rue et aux événements où mon blog me donnait la chance d’être invité. J’ai refusé plusieurs propositions de jobs ou d’association dans la communication, souvent après avoir commencé à travailler. J’acceptais parce que je croyais à l’opportunité qui se présentait et je pensais avoir des compétences utiles au projet. Mais toujours quand je m’engouffrais dans le travail, je cherchais la sortie en pensant « non, ce que je veux dans ma vie, c’est la photographie ».

Et pourtant, je ne savais rien ou presque de la photographie professionnelle. Je n’avais aucune idée de comment en vivre, de comment mes photos pourraient intéresser un client. Je ne savais pas qui étaient les clients, je ne savais pas ce dont ils avaient besoin et je cherchais très peu à le savoir. Plus que tout, je regarde maintenant les photos de l’époque comme celles d’un grand débutant dans la pratique. J’étais en plein syndrome Dunn Kruger, du mauvais côté de la colline, je ne savais même pas produire les photos dont j’espérais tant.

Dunning Kruger Effect

On ne sait pas à quel point on est un mauvais photographe, tant qu’on a pas progressé. Malheureusement, cette phrase est difficile à entendre. Je le vois maintenant instantanément, avec une série de photographies que je trouve moyenne, qui ne sort pas de l’ordinaire. Je crois même pouvoir identifier rapidement une pratique assez « jeune », c’est à dire avec peu d’expérience. Et je garde toujours avec moi cette phrase que me dit une des premières personnes à qui je confiais mon désir ardent de devenir photographe :

Tu veux être photographe de quoi ?

Une amie qui me voulait du bien

Elle était photographe professionnelle. Je lui proposais de nous retrouver pour un café, pour partager nos histoires après 20 ans sans se voir depuis nos années d’adolescence. Je crois qu’elle reste la première personne à qui je confiais mon souhait de me professionnaliser. Sa réponse m’a laissé éteint, secoué. Dans mon souvenir, le sang m’est monté à la tête : je n’en avais aucune idée.

Après notre rencontre, j’ai d’abord eu une réaction de rejet de cette phrase. « Elle photographie en studio, tous les jours pour des archives d’un musée, elle ne sait rien de ma photo ou de ce que je veux faire ». Mais en réalité, je ne le savais pas non plus. Blanc-bec et vexé, j’ai ruminé longtemps cette phrase, pour finalement mieux la comprendre.

Je suis toujours le photographe d’un sujet. J’ai toujours besoin de me définir comme photographe si je veux être compris par les autres, notamment ceux qui achètent mes photos. Il y a mille manières d’être photographe, selon les spécialités que l’on pratique, les sujets ou les genres que l’on connaît le mieux.

On peut vendre sa photo comme un service, alors il sera préférable de bien connaître les clients dont on souhaite des commandes et de montrer une expertise dans les genres et styles de photos qu’ils recherchent. On peut vendre sa photo comme un produit, et si les agences de photo-stock à 2 € la photo ne sont pas les cibles, il sera préférable de se présenter comme un artiste. Dans une œuvre d’art, quel que soit le marché auquel on appartient, l’histoire du photographe est aussi importante que ce qu’il montre.

Ainsi, une seule question se pose vraiment : de quoi voulons-nous être le ou la photographe ?

Avec les années, j’ai eu beaucoup de clients différents avec des photos très différentes. J’ai été un photographe limace, qui laisse sa bave partout. Mais les projets les plus passionnants et ceux qui m’ont mené le plus loin, ce sont ceux pour lesquels je me suis fixé un objectif, où j’ai poussé les portes (ou envoyé des messages électriques) en disant « je ».

« Je veux être photographe de voyage ». Si tant est que cela veuille dire quelque chose, j’ai travaillé longtemps pour des agences et des magazines de voyage et c’était comme cela que je me définissais avant tout. « Je veux photographier le paradoxe des villes désertes ». Je veux en faire un livre et exposer. Je ne me suis pas arrêté tant que je n’ai pas atteint ces objectifs.

Et alors aujourd’hui, je suis photographe de quoi ? C’est encore trop tôt pour vous le dire, mais dès que je pourrai vous le montrer, vous verrez de quoi il s’agit.


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