Maroc – Nouveau Départ

Sous un ciel de mille étoiles, le feu de camp improvisé crépite régulièrement au rythme d’une légère brise. Les flammes éclaircissent seulement les visages et les mains, les vêtements de notre groupe se fondent dans le sable des dunes qui nous entourent. Comment suis-je arrivé là ? J’ai complètement oublié et c’était bien le but de ce voyage. Abdou tourne ce visage buriné par les âges qui m’est devenu si familier, il m’observe transporté dans des rêveries puis me dit : “vous savez, ce n’est pas seulement de la musique, c’est une guérison”.

Sortir du cadre

Marrakech est le point de départ de ce fabuleux voyage. Quand je pose le pied sur le tarmac je ne suis pas vraiment arrivé au Maroc, ma tête est encore à Salvador ou je veux retourner et aux mille problèmes que j’ai laissés derrière moi à Paris. Les décisions qui viennent sont d’importance et je me trouve dans une situation inextricable, rien de ce que je puisse faire n’aura d’influence positive, aucune solution n’est acceptable. Dans ce genre de situation, j’essaye de m’extraire de l’équation, de méditer à une alternative. Je pars au Maroc avec l’objectif de changer de perspective. Quand il est urgent d’attendre, je sors du cadre, littéralement.

Partir est pour moi une meilleure option que d’attendre, Steve Jobs méditait en marchant, je médite en roulant. L’aventure du désert Africain est à peine à 3 heures d’avion du centre de l’Europe, c’est le chemin le plus court vers l’évasion. Rester allongé sur une plage ne m’a jamais reposé, j’ai besoin d’un mouvement visuel permanent, et rien de mieux que le road trip pour ça.

En Afrique du nord comme en Inde, quand les routes peuvent être des épreuves, rien n’est plus important que le chauffeur. Par chance Abdou qui se présente à moi entre le soleil de midi et le trafic coloré d’une capitale de la Méditerranée, a une personnalité joyeuse, entraînante.

S’il est le premier contact avec la route pour son passager, il est aussi le premier entremetteur à chaque étape. Autour d’Abdou les visages s’illuminent, ce qui peut paraître une complication se résout facilement. Une discussion commence par le traditionnel “sois le bienvenu” et se conclut par “bonne conti-nua-tion”, lancé presque en chantant. Abdou est chez lui partout après 30 ans sur la route. Docker, marin ou pilote, il a déjà eu mille vies et quand la population se fait rare il a le don de toujours trouver un ami improbable

Maroc, 2018 – Photo Genaro Bardy
Maroc, 2018 – Photo Genaro Bardy
Maroc, 2018 – Photo Genaro Bardy
Maroc, 2018 – Photo Genaro Bardy

Méditation

La route vers le désert est une poésie. Chaque virage annonce un nouveau verset, chaque arrêt donne le repos de la rime. Les décors sont changeants, de forme et de couleurs, ils défilent dans une rêverie de la fenêtre. Quelques kilomètres à peine en sortant de Marrakech, les montagnes du massif du Haut Atlas sont en ligne de mire. Les paysages se simplifient, la vie trépidante et luxuriante de Marrakech laisse place à une nature plus réduite entre les villages de montagne, dans une palette tricolore : le vert encore présent au printemps, le rouge de la pierre et de la terre, et le blanc des sommets qui semble ne jamais disparaître.

Les virages s’enchaînent, les pauses sont culturelles avec l’école coranique et la bibliothèque de Tamegroute et l’architecture spectaculaire d’Ait Ben Haddou. Je les laisse rapidement sur le bord de mon chemin, car l’extraordinaire se trouve après 2 jours de route. Une fois le haut Atlas franchi, la nature se transforme à une rapidité sidérante.

Après quelques jours, nous croisons une voiture… de temps en temps. Je commence déjà à oublier pourquoi je suis parti. En quelques kilomètres, l’horizon rectiligne s’allonge à perte de vue. Sur les bords de la route les couleurs sont des variations d’ocre et de jaune, la poussière apparaît plus dense. La montagne se transforme en canyon, la roche devient sable, le vent semble être le seul à partager la place avec le soleil. Des petits tourbillons de poussière jaune nous accueillent dans l’aride.

Maroc, 2018 – Photo Genaro Bardy
Maroc, 2018 – Photo Genaro Bardy
Maroc, 2018 – Photo Genaro Bardy
Maroc, 2018 – Photo Genaro Bardy

Monochrome

Le décor devient majestueux, les falaises monochromes, ocres, dominent une plaine de steppe jaune avec quelques rochers pour dessiner l’horizon. Puisque nous sommes seuls la plupart du temps, nous pourrions être des explorateurs d’une nouvelle planète rouge. Le chemin lui aussi se transforme, à vrai dire il disparaît complètement. Cette route ressemble probablement à ce que ressentiront un jour ceux qui découvriront Mars, c’est saisissant.

Seule l’expérience d’Abdou permet de se diriger, car les pistes prennent mille directions et il décide lui seul de notre chemin. Le 4×4 rebondit et tremble pendant ce qui me semble être des heures. Et puis, alors que je suis absorbé par la magnificence des canyons et de la roche qui nous entourent, les roues semblent perdre toute adhérence. Pendant quelques secondes, le véhicule pourrait aussi bien être un bateau. Les cailloux sont devenus du sable.

Un couple de nomades croise notre route, avançant à pied dans la steppe avec un âne chargé de provisions pour plusieurs jours. Quelques kilomètres plus tard, nous devinons une tente cernée de sable et de vent qui doit être leur destination.

Au fil des kilomètres, la roche disparaît. Des vagues de sable se forment et le désert océan nous entoure. J’ai l’impression qu’Abdou roule à une vitesse folle, plus aucune trace ne nous précède. “Nous sommes sur le Lac Iriki”, me dit-il.

Quand la pluie vient, c’est impraticable pour quelques jours, le temps qu’elle s’évapore, mais nous sommes bien au fond du lac, sur un plateau sans fin. Une cabane en forme de bateau est perdue au milieu des dunes. Dans le rétroviseur le soleil tombe entre deux montagnes au loin, le ciel devient orange derrière nous, pourpre devant.

Nous nous arrêtons quelques minutes pour observer une famille de dromadaires, le plus jeune marche à peine droit dans les longues pattes de sa mère. Ils ont trouvé le seul coin de verdure piquante que j’ai vu depuis des heures. La scène est fascinante, je sais que les dromadaires appartiennent à quelqu’un qui les regroupera bientôt, mais ils me donnent un vrai sentiment de liberté. Je sais qu’un jour je devrai rentrer, mais le moment est unique de simplicité et de beauté.

Lac Iriki – Maroc, 2018 – Photo Genaro Bardy
Maroc, 2018 – Photo Genaro Bardy
Maroc, 2018 – Photo Genaro Bardy
Maroc, 2018 – Photo Genaro Bardy

Le rituel Gnawa et la musique comme thérapie

Juste avant la pénombre, Abdou m’informe que nous sommes arrivés. Je sens bien que l’endroit est reculé, qu’il espérait arriver avant la nuit tombée. Les dunes de sable fin devant nous sont gigantesques, un jeune homme habillé d’un turban et d’une tunique blanche se tient là et dans un grand sourire nous accueille. “Sois le bienvenu”. En quelques mètres, qui paraissent plus longs quand les pieds s’enfoncent dans le sable, je me tiens devant une tente au pied de la plus haute des dunes. Mon hôte, que j’apprends être Qassim, me fait le tour du propriétaire, je suis étonné de ne pas voir d’autres campements, d’autres tentes, d’autres aventuriers.

Le plus jeune de mes hôtes prépare un feu qui grandit vite avec la brise qui s’est levée. La nuit vint, mais pas les ténèbres. Par chance je suis arrivé un soir de pleine lune, elle éclaire d’un voile bleu roi le sable et est entourée de millions d’étoiles. Après quelque repos mérité, le dîner est servi dans un décor impossible, avec tout le confort que l’on peut espérer.

Et alors que je crois avoir eu mon lot de scènes incroyables, un petit groupe d’hommes à la peau plus sombre arrive en file indienne depuis une dune. Deux d’entre eux tiennent dans leur mains ce que je sais être qu’une guitare, tous les autres des petites coupelles de métal dont je deviens vite curieux de l’usage. Avec le feu sur ma gauche, des montagnes de sable autour et une voie lactée au-dessus de la tête, je les observe parler dans leur langue vivace à Abdou qui nous a rejoint. Et après un silence que je n’ai vu qu’en religion, les coupelles de métal s’entrechoquent et commence une rythmique mélodieuse. Ce sont des instruments, des claquettes qui sont utilisés avec une grande douceur, sans soubresaut.

J’apprendrai par Abdou que la musique et les rituels Gnawas ont pour origine des cultes sahéliens adaptés par les descendants de musulmans Subsahariens au Maghreb. Ces pratiques on diverses origines Peules, Haoussa, Barnou, Foulani, Barma, Bambara, Wolof, Mandingue, Bozo, et d’autres tribus du Mali et du Burkina Faso… de ces régions où le désert du Sahara n’a jamais été une frontière pour ceux qui doivent le traverser. Ces peuples, souvent amenés dans la région par des marchands d’esclaves, ont dû se métamorphoser pour survivre, et adopter l’Islam comme religion afin d’assurer leur continuité. Leur musique est d’une rythmique que je n’avais jamais expérimentée, leurs chants paraissent mystiques.

Je comprends que les Gnawas sont une confrérie religieuse dont les pratiques sont avant tout thérapeutiques, y compris leur musique. Le moment n’est bien sûr pas à l’argumentation scientifique, je me laisse transporter par leurs chants en levant la tête vers le ciel.

Au petit matin, après une nuit de plomb avec le seul vent pour musique, je ne sais pas bien quel mal fut guéri, mais je me sens tellement mieux.

En gravissant la dune pour observer le lever du soleil au bout de cet océan de sable, je sens une énergie nouvelle, avec pour seul regret le devoir de rentrer un jour.

Maroc, 2018 – Photo Genaro Bardy
Maroc, 2018 – Photo Genaro Bardy
Maroc, 2018 – Photo Genaro Bardy
Maroc, 2018 – Photo Genaro Bardy
Maroc, 2018 – Photo Genaro Bardy

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