Le jour où ma vie a changé

Il y a dix ans déjà, j’avais une envie irrépressible de continuer à faire de la photo autant que possible. Je voulais que ça devienne ma vie, mais n’avait aucune idée comment y parvenir. Ma rencontre avec une photographie m’a fait basculer en quelques secondes, voici comment.

À l’époque, j’allais voir toutes les expositions de photographies qui se présentaient. Quand la Bibliothèque François Mitterrand proposa « La Photographie en 100 Chefs d’Oeuvre« , je n’hésitai pas une seconde. Entre des photos de Diane Arbus, William Eggleston, Garry Winogrand ou Henri Cartier Bresson, dont je ne connaissais presque rien et qui deviendront pour certains des inspirations de tous les jours, je m’arrêtais net devant la photo numéro 73. J’étais pétrifié, sidéré par une photo et son auteur.

Après avoir contemplé la photo d’un mandarin de pierre au Sichuan, je m’approchais pour en voir la description et le texte qui l’accompagnait. Quand je vis l’auteur de la photo, mon sang ne fit qu’un tour. L’auteur de cette photo était Victor Segalen, mon arrière-grand-père.

Victor Segalen est une figure imposante de la famille, qui a marqué toutes nos générations jusqu’à ce jour. Il se trouve que j’ai été élevé par son fils cadet, Ronan, mon grand-père, qui savait mieux s’occuper de ses garçons que de ses filles. De Victor Segalen, je connaissais surtout ses romans, ses tentatives de prix Goncourt, ses poèmes qui ont bercés mon adolescence, ses voyages et son exploration de l’anthropologie, sa relation avec la Chine du début du 20ème siècle. Je savais aussi les controverses, comment la vie sur la route et dans les livres s’était dissolue loin de ses enfants qu’il avait pour ainsi dire abandonnés. Je connaissais son accident, qui mit fin précocement à sa vie dans une forêt, un livre de Shakespeare à la main. Il était mort d’une blessure qu’un médecin aurait dû savoir soigner, cet accident avait tout l’air d’un suicide.

Je savais qu’il avait pris des photos dans ses voyages en Chine, mais certainement pas que quelqu’un pourrait les considérer comme chefs-d’œuvre du début de l’histoire de la photographie.

Ce choc visuel et émotionnel a persisté quelques années jusqu’à ce que je vive pleinement de la photo. Cette photo était comme un phare que je gardais en point de mire : on photographie ce que l’on vit. Si je veux photographier, je dois d’abord vivre.

Je reviens parfois sur le catalogue de l’exposition « La Photographie en 100 Chefs-d’œuvre » (toujours disponible, cliquez ici) pour chercher l’inspiration ou apprendre un bout d’histoire des grands maîtres qui le composent. Voici la page de la photo numéro 73, celle de Victor Segalen, mon arrière-grand-père.

Sichuan. Zhaohuaxian, mandarin de pierre – 31 mars 1914 Tirage sur papier baryté

31 mars [1914] […]

[Hien] sud 5 li [Kou Pai che lang mou] « Tombe très ancienne du Chelang Pai, stèle tumulaire détruite, mais [che jen, che ma] (homme de pierre, cheval de pierre) encore conservés », dit le T’ong tche, qui place cette tombe avant son énumération dynastique.

Nous allons donc au sud, 5 li. C’est en réalité au sud sud-est 5 li, au pied de la colline sud. Parmi la haute avoine verte, six blocs usés : du sud au nord : deux hommes, deux lions (?), deux chevaux.

Des deux hommes, celui de l’est garde encore sa tête et mesure 1,80 m, mais il est enterré jusqu’aux genoux. Les deux lions assis sont petits et sucés par la pluie. Les chevaux, taille petite, ont laissé tomber la partie inférieure de la tête ce qui leur allonge le cou comme un canard. Grand harnachement. Queue pilier, ventre évidé (ce qui détourne d’une grande antiquité).

Le bonnet de l’homme s’orne en arrière d’une volute qio pourait être caractéristique ; et d’une mentonnière : ce pourrait être Ming ou T’ang. L’usure de cet abominable grès ne permet pas d’en décider.

Simple rapport à établir, en somme simple jalon, entre l’adjectif [kou] (ancien), trouvé pour la première fois dans un texte en place d’un nom de dynastie ; et ce qu’on trouve en pleins champs, sans stèle ni tertre au milieu de l’avoine verte.

Victor Segalen –Feuilles de route, dans Œuvres complètes, éd. par Henry Bouiller, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1995, t. I, p.1047-1048

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