Comment Zora Murff travaille sur un livre photo

Je souhaite partager plus de travaux de photographes contemporains, qui travaillent encore, plutôt que des grands-maîtres déjà passés à la postérité. Je vous propose donc de découvrir aujourd’hui le travail de Zora Murff en nous intéressant à la manière qu’il a de mener un projet photographique. Ce que j’appelle ici la réalisation d’un projet prend le plus souvent la forme d’un livre. Le livre photo est pour moi le meilleur véhicule pour la photographie, quelque soit le genre photographique ou les sujets traités. Si vous voulez constituer un livre intéressant ou cohérent, cela demandera une telle somme de travail qu’il prendra d’abord la forme d’un projet photographique pour son auteur.

L’une des meilleures ressources que j’ai pu trouver sur la réalisation de projets photographiques est le livre Photowork de la fondation Aperture, et je vous propose d’en extraire ici quelques enseignements du travail de Zora Murff qui y est présenté. Photowork contient en tout des interviews de 40 photographes et si vous voulez progresser dans votre démarche photographique, et lisez l’Anglais, je ne saurais trop vous le recommander.

L’idée du projet vient en premier

Pour moi l’idée vient en premier, avant de commencer à prendre des photos. Je ne suis pas très prolifique et je lis beaucoup, je recherche et réfléchis avant de m’embarquer dans un nouveau projet. Les idées sont éparpillées entre mes blocs, des bouts de papier, et mon téléphone. Quand je me sens prêt à recommencer à produire des images, je consulte ces idées et soit je les recrée, soit je garde mes yeux ouverts quand je photographie.

Zora Murff

Je trouve intéressant d’observer comment travaillent d’autres photographes, spécialement quand la pratique est radicalement différente. Personnellement les idées viennent en produisant des photos, par la déambulation, la sérendipité des rencontres ou une impression sur l’esprit du lieu. La lecture, les recherches et l’expérimentation viennent après avoir trouvé une idée.

Zora Murff procède lui d’abord par des lectures et des recherches et je trouve important de rappeler à quel point cette partie est importante dans le travail photographique. Quand je dois travailler ou écrire sur une nouvelle destination, je lis autant que je peux sur le lieu : des articles d’actualités, de la fiction par des auteurs étrangers ou des documentaires produits localement. Toute cette recherche vient nourrir une réflexion, et même si je trouve mes idées en photographiant, je dois me rappeler à quel point la photographie est influencée par mes connaissances et recherches sur un sujet.

Photo Zora Murff
Photo Zora Murff

Un projet photo est une introspection

Quand j’étudiais la psychologie, le premier jour d’un cours sur la méthode de consultation, le professeur nous a dit : « Avant de pouvoir aider qui que ce soit avec ses problèmes, il faut d’abord régler les vôtres ». Mon approche dans la réalisation d’un projet est d’abord introspective, puis je me tourne vers l’extérieur. Mes projets commencent avec une série de questions, j’utilise la photographie comme un moyen de travailler sur ces réponses. Quand je sens que j’ai commencé à gérer mon enjeu personnel dans ce travail, je commence à faire ces connections externes.
Récemment, j’ai beaucoup pensé à certaines contradictions dans mon travail. J’écoutais un podcast qui expliquait comment le racisme scientifique est inclut dans les politiques migratoires. La rhétorique libérale est souvent utilisée pour déprécier la xénophobie. Mais pour travailler à la réconciliation, il faut bien se regarder dans le miroir pour devenir responsable de notre passé. Des mouvements comme Black Lives Matter ou Me Too ne sont pas nés d’un aveuglement à l’auto-critique. Ce qui arrive autour de vous a une grande influence sur ce que vous désirez produire.

Zora Murff

Un livre photo en dit tout autant sur le sujet que sur son auteur. Je crois que la photographie est essentiellement une démarche introspective. La photographie est un langage rapide, presque instantané, mais les émotions auxquelles il fait appel sont tout aussi intenses. Je crois également que les sujets que l’on choisit de montrer sont importants, la photographie a une conséquence et porte un message social. Si je décide de photographier des phares avec un trépied, je suis malgré moi porteur d’un message sur le tourisme moderne. Le travail de Zora Murff me force à voir qu’il n’y a pas de photographie anodine. Le message d’un projet projet photo est tout aussi important que son contenu.

Photo Zora Murff
Photo Zora Murff

Le projet est-il plus important que les photos individuelles ?

Oui et non. Un projet photo est un véhicule intéressant, et je pressens que la photographie est sur le point de s’y résoudre. Je pense aussi que la croissance rapide de publication de livres photo – à la fois comme véhicule pour un projet et comme accomplissement personnel- engendre le sentiment que ce serait une règle en photographie. Mais je suis intéressé par ce que pourrait être la prochaine manière de présenter son travail.
À propos de la production de photos individuelles, je suppose que ça dépend de comment la personne travaille. Pour moi, J’évalue les images individuellement pour tout le temps repousser les limites du travail que je produis, que je sois dans la réalisation d’un projet ou dans la production d’une photo juste parce que.

Zora Murff

Certaines photos du dernier livre de Zora Murff, ‘At No Point in Between‘ (2019, malheureusement épuisé), peuvent paraître moins fortes. Un plan aérien en noir et blanc d’une zone pavillonnaire en bordure d’autoroute, des photographies de coupures de journaux, et beaucoup d’autres clichés à priori étonnants. Ces photos prennent tout leur sens uniquement dans le cadre du projet en question, de l’histoire qui est racontée. Je pense notamment au fabuleux domino visuel entre ces policiers américains qui prêtent serment et un immeuble abandonné avec la signalisation qui y répond.

Cependant la recherche de photos exceptionnelles est pour moi le quotidien d’un photographe, que ce soit dans l’analyse des photos, l’édition ou la constitution d’un projet photo. Chercher en permanence à améliorer des photos individuelles est ce que je trouve de plus intéressant. Mais parfois, on ne peut pas utiliser des photos exceptionnelles sans également raconter avec du contexte ou des détails qui mettent en valeur l’histoire.

Photo Zora Murff
Photo Zora Murff
Photo Zora Murff

Trouver sa voix

Si je souhaite que ma voix soit différente ? Tout le temps. Il y a tellement de travaux forts et qui ont du sens, beaucoup d’artistes que j’admire. Mais ma voix sera toujours ma voix. Je crois que c’est une autre manière de grandir comme artiste – ne pas copier le travail des autres – mais de trouver l’inspiration et de l’utiliser comme un outil pour se mettre un défi de produire quelque chose de nouveau et d’étonnant.

Zora Murff

Trouver sa voix unique en photographie est une recherche qui relève effectivement de l’inspiration d’autres photographes et de l’intérêt que l’on trouve à certaines photographies ou à des styles particulier. Il m’apparaît pourtant presque impossible de définir pour soi un style avant de commencer à photographier. Il me semble que le style est un commentaire a posteriori.

De la même manière, je n’imagine pas qu’il soit possible de vraiment copier le travail d’autres photographes, en tout cas dans le genre qui m’occupe le plus,

en photographie de rue. On peut analyser et éventuellement imiter une manière de produire des photos, et c’est même je crois recommandé pour trouver ce que l’on aime produire comme photos et où sa photographie se situe par rapport aux anciens, mais la copie est à proscrire.

Photo Zora Murff
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Comment savoir qu’un projet est fini

Mes deux derniers livres Corrections (publié en 2015) et At no Point in Between (2019) ont été fabriqué en presque trois ans, y compris le temps consacré à la recherche. Cependant, chacun de ces livres étaient rattachés à mes études, donc il n’y avait pas vraiment de date limite.

Zora Murff

Voilà une question qui n’apporte pas de réponse simple : au bout de combien de temps ou de photos est-ce qu’un projet atteint son terme ? J’ai le sentiment qu’un projet ne se termine jamais vraiment, en tout cas pour moi je ressens que je suis plutôt celui qui s’est épuisé intellectuellement. Je crois que certains projets que je n’ai pas poursuivi ont pris fin d’eux mêmes, d’abord parce que je ne croyais plus avoir quelque chose à dire.

Les deux projets principaux sur lesquels je travaille actuellement sont en cours depuis déjà deux ans. J’espère pouvoir en sortir un d’ici la fin de l’année, mais je sais déjà que le second a probablement besoin d’une bonne année supplémentaire.

Pour continuer à suivre le travail de Zora Murff, suivez-le sur Instagram ou explorez son site.

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