Surmonter ses peurs en photographie de rue

La peur est le premier frein à la photographie de rue, commençons par vous en affranchir pour photographier plus libéré.

Toute la difficulté en photographie de rue réside dans sa pratique, dans le fait de surmonter la peur de photographier des inconnus sans leur demander la permission.

Personnellement j’ai loupé des dizaines, des centaines, probablement des milliers de photographies depuis que j’ai commencé la photographie de rue il y a 12 ans, uniquement parce que j’ai eu peur. Cela peut prendre plusieurs formes :

  • « je n’ai pas osé »
  • « je n’ai pas voulu le/la déranger »
  • « le moment est passé »

Parfois je prendrai l’excuse d’avoir à avancer parce que je suis en route vers une destination, d’autres fois parce que mon appareil photo n’est pas prêt. Toutes ces raisons sont en réalité des expressions de la peur. La peur de photographier dans la rue ne disparait jamais vraiment pour moi, j’ai juste appris à composer avec.

En d’autres termes, si vous voulez progresser en photographie de rue, vous devez avant toute chose prendre confiance en vous et surmonter vos peurs.

Connaissez vos peurs

La première étape pour surmonter ses peurs de la photographie de rue est de verbaliser ces peurs et d’effectivement les noter sur un bout de papier.

Allez-y je vous laisse 5 minutes.

Je suis sympa vous pouvez même écrire ici :
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Toutes les peurs que j’entends exprimées lors de mes workshops tournent toujours autour des mêmes éléments, qui sont des variations des mêmes peurs que voici avec mes réponses :

  • Peur d’être ridicule

Cette peur est normale, naturelle. Les photographes de rues sont des bêtes curieuses avec leur appareil qui ne sert pas aux selfies, dirigé vers les autres. Ils s’approchent et s’immiscent parfois dans la vie des gens.

Le ridicule, vraiment ? Si vous prenez deux secondes pour réfléchir au ridicule de la situation vous verrez que le ridicule est rare. Et quand bien même vous vous trouviez ridicule, vous savez que cela n’a jamais tué personne.

Quand j’entends cette peur exprimée, je sais qu’elle correspond à un(e) photographe qui a très peu pratiqué, qui débute en photographie de rue.

Photo Genaro Bardy – La Ville Miraculeuse Paris, 2011
  • Peur d’être agressé

La peur d’une réaction violente de la part des sujets en photographie me semble beaucoup plus légitime à priori. On sait instinctivement que certaines personnes ne veulent tout simplement pas être photographiés dans leur quotidien.

Mais de là à être agressé ? Non, je peux vous assurer je n’ai JAMAIS été physiquement agressé en pratiquant la photographie de rue. J’ai vécu pendant des années dans le 18ème arrondissement de Paris, pas très loin d’un quartier nommé ‘La Goutte d’Or’ réputé pour ses fréquentations peu recommandables. C’est le seul endroit en 12 ans où j’ai eu une réaction violente par un couple, l’homme clairement éméché ou drogué qui menaçait de me casser mon appareil. J’ai effacé la photo et passé mon chemin.

La pire des pires situations pour moi a fini en menaces. Et je peux vous assurer que de Rio de Janeiro à Johannesburg, j’ai photographié dans certaines des villes les plus dangereuses au monde. Vous pouvez rencontrer des réactions inconfortables en photographie de rue, même arriver jusqu’à une certaine forme de violence verbale.

La réalité c’est que 95% des gens que je croise ne font même pas attention à moi, ou s’ils me voient ne prennent pas le temps de s’arrêter et de me parler. Une personne me demande parfois si je l’ai prise en photo, mais la plupart du temps en continuant à marcher. Je réponds « oui » et « merci », et si la personne s’arrête j’explique ma démarche : je suis photographe et je travaille sur un projet dans la ville où nous nous trouvons. Parmi ceux qui me parlent, 95% comprennent et sont plutôt amicaux.

On me demande parfois d’envoyer la photo si elle est réussie. On me demande ce que je vais en faire, si je travaille pour la presse. Mais d’agression ? Jamais.

Photo Genaro Bardy – Parisiens, 2019
  • Peur d’importuner

On peut avoir peur de déranger la personne qui est photographiée, surtout si la distance laisse penser qu’elle pourrait être reconnaissable sur la photo. Encore une fois ceux qui seront vraiment importunés représentent à peu près 5% de ceux qui s’arrêteront, eux-même représentant 5% des personnes photographiées.

Pratiquez une séquence de discussion que vous répéterez encore et encore pour vous y habituez :

  1. Souriez en permanence.
  2. Engagez la conversation avec ceux qui viennent vers vous. Surtout ne fuyez pas en cachant votre appareil.
  3. Expliquez votre démarche : « je suis photographe » – « je suis étudiant en photographie » – « je travaille sur un projet personnel » …
  4. Personnellement je profite de la situation pour savoir si je peux réaliser un portrait de la personne qui s’est arrêtée.

Vous avez toujours la possibilité d’effacer la photo si la personne n’est vraiment pas contente (encore une fois c’est rare). Personnellement j’essaye de ne jamais effacer mes photos, avant tout parce que j’en ai le droit, ce qui nous amène au point suivant.

  • Peur de ne pas avoir le droit

Connaissez vos droits : vous avez le droit de photographier dans un lieu public, même si les personnes sont reconnaissables sur les photos !

Pour élaborer un peu plus votre discours, je vous renvoie à cet article :

Photo de rue et droit à l’image
On peut photographier des inconnus sans demander la permission

En France vous avez le droit de prendre des personnes en photographie dans des lieux publics sans leur demander la permission. C’est aussi vrai dans la plupart des pays que j’ai pu visiter. Mais l’utilisation d’un discours sur mon bon droit est RA-RI-SSIME.

Photo Genaro Bardy – New Yorkers, 2019

Commencez par demander la permission

Cela pourrait paraître paradoxal, mais demander la permission est probablement le meilleur moyen de s’habituer à ne plus la demander.

L’objectif de cette méthode est de :

  • vous habituer à aller vers des inconnus et à engager la conversation
  • vous habituer à être rejeté, à ce qu’on vous dise « non »
  • réaliser que lorsque vous ferez un portrait, vous n’êtes pas obligé de ne déclencher qu’une seule fois. Vous pouvez chercher le meilleur cliché, travailler votre scène et attraper des moments naturels.

Commencez par réaliser des portraits dans la rue. Cela vous habituera à parler à des inconnus, à vous approcher, cela vous obligera à vous lancer avec des mots avant de vous lancer avec un boitier.

Le meilleur exercice est d’essayer d’obtenir 5 OUI et 5 NON, 5 personnes qui acceptent que vous réalisiez un portrait, et 5 qui refuseront. Vous verrez que vous aurez beaucoup de mal à obtenir 5 refus 🙂

Photo Genaro Bardy – Bahianos, 2019

Pêcher avant de chasser

Les techniques de prises de vue en photographie de rue peuvent se classer en deux grandes catégories :

  • Trouver un cadre et attendre -> aller à la pêche
  • Trouver un sujet et le suivre -> aller à la chasse

Il va sans dire que chasser est beaucoup plus difficile parce que la peur est encore plus grande. J’y trouve personnellement une adrénaline qui participe à mon plaisir, mais ce serait un autre sujet.

Mon propos ici est de vous dire de trouver un cadre intéressant et d’attendre que des personnes traversent votre cadre. Si vous choisissez un lieu très fréquenté ce sera plus facile de vous habituer à être proche de vos sujets.

Photo Genaro Bardy – La Ville Miraculeuse Paris , 2012
Photo Genaro Bardy – Primal NYC, 2019

C’est en forgeant

C’est en photographiant dans la rue que la peur de photographier dans la rue disparait.

Le peintre Edgar Degas, bien que connu pour ses magnifiques tableaux impressionnistes de danseuses, s’est entiché brièvement de la poésie. Edgar Degas était un esprit créatif brillant, tout le potentiel pour de magnifiques poèmes à disposition, il avait de l’inspiration sans difficulté. Et pourtant vous ne trouverez pas de poèmes d’Edgar Degas. Une fameuse conversation pourrait en être l’explication. Un jour, Degas se plaignait auprès de son ami le poète Stéphane Mallarmé à propos de ses difficultés à écrire. « Je n’arrive pas à dire ce que je souhaite, et pourtant je suis plein d’idées ». La réponse de Mallarmé est passée à la postérité :

« Ce n’est pas avec des idées qu’on fait des vers,
c’est avec des mots ».

Alors oui, nous pouvons conceptualiser la peur en photographie de rue autant que nous le souhaitons. Mais à un moment il va falloir prendre votre appareil photo et vous y confronter, il va falloir effectivement prendre des photographies dans la rue pour que vous réalisiez que la peur existe, que ce n’est pas si grave et qu’on arrive à s’en accommoder.

Combien de fois avons nous pensé : « ça ferait une bonne idée de film », « j’aimerais écrire un livre un jour », « si je faisais plus d’efforts j’y arriverais ». Et combien de livres avons-nous écrit ? Combien de ces films ont été réalisés ? Uniquement ceux qui se sont retroussés les manches peuvent en parler.

Allez photographier dans la rue. Pas demain, pas la semaine prochaine, pas quand vous n’aurez plus peur. Vous aurez toujours peur. Si vous sortez photographier maintenant je peux vous assurer que vous serez un(e) meilleur(e) photographe en revenant.

Comme le dit si bien Austin Kleon :

« Beaucoup de personnes veulent être le nom,
sans faire le verbe ».

Ce n’est pas avec des intentions que l’on devient photographe de rue, c’est avec du travail.

Photo Genaro Bardy – New Yorkers, 2019

Apprenez à aimer la peur

En fin de compte, vous vous intéressez probablement à la photographie de rue parce que vous êtes un(e) humaniste. Vous vous intéressez à ceux qui vous entourent ou que vous croisez, vous devez savoir que c’est une empathie particulière, pas si fréquente. Cette empathie participe bien sûr complètement à la fabrication de vos peurs. Au final vous vous mettez à la place des personnes que vous prenez en photo.

Je répèterai cette phrase autant que nécessaire : la peur ne part jamais vraiment. Avec la pratique je dirais même que la peur est un bon signe. Si j’ai peur de prendre une photo, je prends ça comme le signe qu’en réalité c’est parce que la photo est intéressante, parce que la scène vaut le déplacement. Si la scène n’était pas intéressante, il va sans dire que je n’aurais pas peur d’y aller.

Utilisez votre peur, appréhendez-la et essayez de reconnaître le positif : vous avez peur parce que vous vous apprêtez à prendre une bonne photo.

La peur est ce qui rend la photographie de rue difficile, mais c’est aussi tout son sel, toute son adrénaline. Sans la peur, vous n’y prendriez probablement aucun plaisir. Apprenez à aimer la peur.

Photo Genaro Bardy – New Yorkers, 2018

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