La bombe sous la table – Comment améliorer une idée de projet

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La bombe sous la table – Comment améliorer une idée de projet

L’atelier ‘Développez votre style’ en photographie de rue à Paris s’est bien passé, je crois pouvoir dire que les participants sont repartis en ayant appris quelque chose sur eux-même et leur photographie. En tout cas c’est ce qu’ils m’ont exprimé, j’attends encore les réponses au questionnaire que certains ont envoyé à Photographes du Monde.

Pour ma part, ce fut une expérience remarquable à plusieurs titres. Tout d’abord en le préparant j’ai l’impression d’avoir encore franchi quelques pas dans ma photographie. Je voulais tellement que le contenu soit intéressant que j’ai lu à peu près tout ce que j’ai trouvé sur les sujets abordés, notamment sur la manière de raconter une histoire, qui est pour moi très utile à la construction d’un projet photographique. C’est ce qui va nous occuper aujourd’hui, vous allez comprendre pourquoi.

Avant de commencer et puisque nous parlons de projet photo j’aimerais vous inviter à découvrir le travail de Thomas Hammoudi, si vous ne le connaissez pas Thomas est un photographe qui a eu la merveilleuse idée d’écrire sur la photographie en tant que pratique artistique plutôt que de parler matos ou de pratique professionnelle comme le font la plupart (tous?) des blogueurs/youtubeurs. Thomas a écrit un livre sur la construction d’un projet personnel en photographie, l’acquérir serait un très bon moyen de progresser. Il produit aussi des vidéos remarquables sur des photographes de génie ou la photographie en général, allez-y et abonnez-vous, c’est probablement le meilleur contenu que vous pourrez trouver en Français sur Youtube.

Un projet photographique est une histoire

Passons si vous le voulez bien à cette bombe sous la table, celle dont vous entendez le minuteur depuis que vous avez lu le titre. Ce serait bien qu’on la désamorce avant qu’elle n’explose. Car vous savez qu’elle est là, et au delà du clickbait que l’artifice m’a permis, c’est tout le principe de la bombe sous la table dans une histoire : on sait qu’elle est là.

Il est pour moi établi qu’un projet photographique, ou une série si vous préférez, ou un reportage si vous êtes journaliste, EST une histoire. C’est une histoire qui utilise des médias et formats différents d’un film de cinéma (duh), mais qui utilise exactement les mêmes principes et mécaniques pour arriver à ses fins. Ainsi étudier et analyser les grands classiques du cinéma ou certains grands réalisateurs contemporains (je ne te regarde pas Marvel, tu peux passer ton chemin) doit vous permettre de mieux raconter une histoire, et donc d’améliorer votre projet photographique, aussi simple et trivial puisse-t-il paraître.

Le voyage du héros selon Joseph Campbell

À titre d’exemple je ne saurais trop vous conseiller d’étudier le concept de ‘monomythe’, développé par Joseph Campbell à partir de la fin des années 1940, qui avance l’idée que tous les mythes du monde racontent essentiellement la même histoire, dont ils ne seraient que des variations. Dans son livre Le héros aux mille et un visages, paru en 1949, Campbell avance ce qu’il affirme être une structure universelle de tous les mythes du monde, qui relateraient le voyage du héros (The Hero’s Journey). J’arrête ici l’analogie, je réalise que cela méritera largement un article que j’ai déjà plaisir à imaginer écrire.

Surprise versus Suspense

Et la bombe me direz-vous ? J’y viens. Elle va bien finir par arriver rassurez-vous. Car une bombe est ainsi faite, on sait que si on ne fait rien pour la désamorcer elle finira toujours par exploser. La bombe sous la table est un principe narratif qui permet de distinguer la surprise du suspense, il a été conceptualisé par le grand maître du suspense Alfred Hitchcock dans le livre de François Truffaut ‘Le Cinéma selon Alfred Hitchcock‘ (1966) :

Alfred Hitchcock : La différence entre le suspense et la surprise est très simple, et j’en parle très souvent. […] Nous sommes en train de parler, il y a peut-être une bombe sous cette table et notre conversation est très ordinaire, il ne se passe rien de spécial, et tout d’un coup : boum, explosion. Le public est surpris, mais, avant qu’il ne l’ait été, on lui a montré une scène absolument ordinaire, dénuée d’intérêt. Maintenant, examinons le suspense. La bombe est sous la table et le public le sait, probablement parce qu’il a vu l’anarchiste la déposer. Le public sait que la bombe explosera à une heure et il sait qu’il est une heure moins le quart — il y a une horloge dans le décor ; la même conversation anodine devient tout à coup très intéressante parce que le public participe à la scène. Il a envie de dire aux personnages qui sont sur l’écran : « Vous ne devriez pas raconter des choses si banales, il y a une bombe sous la table et elle va bientôt exploser. » Dans le premier cas, on a offert au public quinze secondes de surprise au moment de l’explosion. Dans le deuxième cas, nous lui offrons quinze minutes de suspense. La conclusion de cela est qu’il faut informer le public chaque fois qu’on le peut, sauf quand la surprise est un twist, c’est-à-dire lorsque l’inattendu de la conclusion constitue le sel de l’anecdote.

C’est habile dans son énoncé, c’est merveilleux lorsque c’est bien mis en pratique. En impliquant le spectateur, on l’incite à poursuivre l’histoire avec un intérêt décuplé.

Quand un pays te parle avec une bombe sous l’océan, tu écoutes – Photo Marine Nationale. SNLE Le Téméraire.

La bombe est dans le titre

Vous commencez peut être à voir comment mettre cela en pratique dans un projet photographique. Cela m’a percuté lorsque j’étudiais (en regardant son film hein, autant travailler en s’amusant) le dernier film d’un autre maître du suspense : Quentin Tarantino avec ‘Once Upon a Time in Hollywood’. Si vous n’avez pas vu ce film je vais divulgâcher la fin, revenez lire cet article quand vous l’aurez vu.

L’intégralité du film de Quentin Tarentino est une bombe sous la table. Toute la communication sur le film a été faite autour de l’histoire de la famille Manson. C’est un fait divers US largement connu localement où une starlette de cinéma a été assassinée avec une grande barbarie. Si vous ne saviez pas ça en regardant le film, vous avez pu le trouver très long. Mais si vous connaissez ce fait historique, vous savez qu’il y aura une scène ultra violente à un moment où un autre, la fameuse bombe sous la table qui sublime cette histoire et certains de ses accessoires. On pourrait d’ailleurs tout aussi bien renommer le ‘fusil de Tchekov’ en ‘lance-flammes de Tarantino’.

En fait Quentin Tarantino joue avec les codes du cinéma de genre historique en créant deux personnages fictifs joués par Leonardo di Caprio et Brad Pitt qui vont se retrouver au coeur de l’attaque des Manson dans la maison à côté des faits réels, ajoutant la surprise au suspense dans son dénouement. Une bombe sous la table de 2h30, avec une critique sociale acerbe sur la machine à broyer des acteurs d’Hollywood et Los Angeles, quel génie mes amis. Mais je m’égare encore… voyez comme cette bombe est amusante, je peux parler de n’importe quoi vous aurez toujours envie d’avancer d’un paragraphe pour savoir si oui ou non je vais finir par m’expliquer, bordel. Ça suffit maintenant, pardon mais zut.

La bombe sous la table, pour un projet photographique, où puis-je bien la placer pour le spectateur ? Quel est le seul élément que l’on connaisse systématiquement d’un projet photo, d’un livre photo, d’une série photo, d’un reportage ? Son titre. Sa petite description d’ascenseur si vous êtes plutôt ‘startup nation’.

Sans surprise, quelques exemples

Tous les projets qui m’ont fasciné dans leur réalisation, proposés par de grands photographes, ont un titre qui pose une question, tout en disant de quoi il s’agit.

  • L’exploration sociale du métro New Yorkais de Bruce Davidson s’appelle simplement ‘Subway‘ (qui est l’appellation New Yorkaise du métro, à Londres c’est l’underground).
  • Les diptyques et triptyques de Barbara Probst dans lesquels un sujet est pris en photo simultanément selon plusieurs angles sont nommés ‘Exposure‘.
  • En reportage Matjaz Krivic avec ce titre ‘Lithium Road‘ transforme des photos qui pourraient paraître banales prises individuellement en un sujet puissant sur les mines d’extraction de silicium qui permettent d’équiper nos téléphones intelligents.
  • Allez n’ayons pas peur de donner un point Cartier-Bresson à cet article (le point Cartier-Bresson est l’équivalent du Point Godwin en photographie), ‘Images à la sauvette‘ est une formidable bombe sous la table pour un recueil de photographies de rue qui n’ont en commun que leur parfaite composition.

Vous m’excuserez de parler de mon travail, mais j’ai toujours pensé que ‘Désert dans la Ville’ (Desert in the City) était une bonne idée te titre, que le principe du projet énoncé dans le titre était une bonne clé d’entrée dans le projet. Cette ‘bombe sous la table’ donne envie d’en savoir plus. Les exemples sont infinis, j’ai essayé d’en donner quelques anciens comme des contemporains, autant dans la photo purement artistique, de reportage ou sociale. Mais tous ces genres ne sont-ils pas intimement liés ?

Est-ce que j’ai eu Times Square désert ? Est-ce que j’ai effacé les gens ? Voici 2 bonnes bombes sous la table – Desert in New York, 2016

Photographier l’impossible

Oui mais et alors bon, c’est bien beau mais c’est à dire que c’est quoi le rapport avec MES photos. Ce qui va nous inciter à suivre un projet, à tourner les pages d’un livre, ce qui constitue en fait la bombe sous la table que nous avons désignée dans le titre de notre projet, est le fait que la réalisation de ces photos semble impossible.

  • Avec Bruce Davidson, son livre a une valeur historique. Mais même à l’époque il était le fruit d’un travail dantesque dans tous les quartiers de la ville, cela parait impossible.
  • Le concept intrigant de Barbara Probst laisse imaginer la complexité de la mise en oeuvre de ces images.
  • Objectivement en reportage vous trouverez toujours des photos fascinantes si le sujet est à la fois exotique dans sa localisation et proche de nous dans son sujet. C’est un travail conséquent et un sujet passionnant, voilà l’impossible de Matjaz Krivic.
  • J’ajouterais que l’impossible est un des éléments qui rend le travail de Bruce Gilden époustouflant. Si vous avez essayé de prendre des photos au flash à un mètre de vos sujets sans demander la permission, vous voyez de quoi je parle. Ça prend aux tripes, c’est dur, c’est ‘impossible’.

Enfin je finirai ma boucle en revenant sur ce que me disait l’un des participants à mon atelier de photographie de rue du mois dernier à Paris, il me disait avoir commencé une série sur les lampadaires de Paris. Sans voir son travail je lui disais comment à mon avis on pouvait rendre cette idée plus forte : en passant par exemple un temps long sur un endroit pour voir l’évolution de la vie (ou de son absence) autour et en dessous dudit lampadaire, du jour vers la nuit ; ou encore en faisant un lien avec la fonction sociale du lampadaire, son histoire dans les plans d’architecture urbaine parisienne, ou tout simplement avec de belles photos de nuit sans personne pour en montrer l’absurdité. Je prends le lampadaire comme exemple pour forcer le trait, mais je crois sincèrement qu’il n’y a pas de petit sujet pour un essai photographique. Appelez ce projet « Pollution Lumineuse » et vous aurez à mon avis une belle bombe sous la table.

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